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Femmes de théâtre 1/4

Ferdinad Bac - Femmes de Théâtre (Album absolument inédit)

Prologue de Yvette Guilbert

Paris – H. Simonis Empis, Éditeur

Prologue (en prose libre)

Ha ! Mesdames et Messieurs ! Comme vous allez vous amuser ! On va vous montrer des belles pécheresses, des langoureuses cigales, des vierges folles, d’adorables poupées, d’exquises frimousses, papillotantes et frivoles et, alors, vous allez vous dire que voilà un joyeux petit peuple de fantaisistes étourdies, qui brûlent insouciantes et échevelées les stations de leur vie singulière sur des coursiers emportés !...

Oh ! mes bonnes Mesdames, mes bons Messieurs ! Quelle erreur que la vôtre !

Excellente mère, épouse irréprochable, impeccable bourgeoise et enfin fonctionnaire d’une Maison Nationale, dame patronnesse d’un comité d’encouragement et officier d’Académie, voilà leur rêve ! Et encore, si elles ne faisaient que de rêver ! Mais c’est qu’elles font souvent pour de bon ce qu’elles rêvent en silence, les petits misérables, et bientôt sans doute les bourgeoises de la rue du Sentier rempliront à leur tour les cabarets à la mode du bruit de cette folie tapageuse dont les vieux messieurs de l’Empire nous parlent tant… faute de mieux, peut-être !...

‘Ma chère’, me racontait une camarade, ‘je me demande pour qui on nous prend ! Je cherche un appartement dans une maison sévère, bien tenue, respectable, ce qu’il nous faut, enfin ; je le trouve, je veux l’occuper, mais va t’faire fich’ : Quand le concierge apprend que je suis du théâtre, il ne veut plus louer ! Enfin, après une foule d’hésitations et de pourparlers, le propriétaire daigne m’accepter dans le Temple en me disant : n’est-ce pas, je compte sur vous, habitez le bourgeoisement !

‘J’emménage. Tout de suite la vie devient infernale : mon voisin de dessous mène une vie de chien avec des cocottes jusqu’à trois heures du matin ; la dame de dessus veut m’enlever mon ami et la veuve d’en face reçoit tellement de jeunes gens qu’il y a une station de voitures à sa porte. Ça devenait scandaleux… j’ai donné congé.’

Ah ! mes sœurs ! que je vous aime dans ces rôles de baume tranquille, et comme vous êtes amusantes avec vos bonnes manières et vos mœurs austères, petites Bovary des coulisses ! Mais si vous n’avez pas de grains de folie dans le cervelet, où est-elle votre fantaisie ? Tenez, vous allez devenir sinistres, prétentieuses comme les dames des notaires ! Et les traditions ? Et la légende de la parfaite actrice ? Qu’en faites-vous ? Vous voulez donc être comme tout le monde, à présent ? Alors, ce n’est vraiment plus la peine de se payer la tête du public !

Si vous devenez honnêtes, alors flûte ! De quoi parleront les femmes du monde, les cercleux et les gigolos ! Ça ne va plus être rigolo de dîner en ville, si on ne peut plus vous débiner ! Ce n’est donc pas amusant d’effarer la Province ? Ce n’est donc pas drôle d’assurer qu’on ne dort jamais, qu’on est toujours vêtue de peignoirs roses sans agrafes, qu’on ne paye jamais sa couturière et qu’on a des lits tout dorés, et grands comme des manèges ?

Pour l’amor de Dieu, ne concourez plus pour le prix de sagesse ! La vertu aime l’ombre…  et les actrices : le soleil, le boumboum, l’électricité, les fleurs, compliments, musique… et aïe donc ! Le public préfère toujours à une belle âme un maillot bien rempli ; d’abord, c’est plus gaï à l’œil après un bon dîner.

Un jour, une toute jeune débutante vient me trouver tout éplorée d’avoir été soupçonnée d’entretenir à la fois la flamme de trois seigneurs ! Ce qu’elle pleurait, ce qu’elle s’indignait d’une telle supposition ! Et comme je lui demandait : ‘Voyons ! Combien en avez-vous, là, entre nous ? – Mais un, un seul, mon premier ! – Eh bien, mais alors, c’est un compliment qu’on vous fait, ma chère. Si on vous en donne tant que ça, c’est sans doute qu’on ne vous en connaît aucun ; on ne donne qu’aux pauvres… c’est une générosité de rosse, voilà tout !’

IL est plus facile de demander à une actrice la preuvr de son talent que celle de sa … virginité. D’abord, c’est plus convenable. Seulement avec les camarades ; il lui est défendu de se prendre au sérieux et de pontifier. Ça, c’est la blague réservée au public… c’est un droit ‘qu’à la porte il achète en entrant.’ On appelle ça s’imposer.

Ç a me rappelle la petite histoire que voici :

C’était à New-York. Une troupe française était de passage, et naturellement les artistes, entourant la Grande Comète, la bêchaient ferme : ‘ Elle nous oblige à jouer l’adoration des Mages et c’est toujours Elle qui fait le petit Jésus !...’

Je me suis mis à rire et je répliquai : ‘ Vous ne voudriez cependant pas qu’elle fasse la vierge !...’

Yvette Guilbert

16 février 2014