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Excuses au public !

 

Tout n’était pas rose jadis dans le métier de comédien, et la vie de théâtre, si elle avait ses avantages, elle avait aussi ses inconvénients et ses ennuis, pour ne pas dire ses douleurs. Au dix-huitième siècles, l’acteur était en quelques sorte la chose, l’esclave du public, lequel public avait ses caprices, ses boutades, ses fantaisies, ses cruautés, et ne se faisait nul soucis de blesser, d’outrager, parfois d’humilier jusqu’aux artistes qui lui étaient le plus chers. Ce public était d’ailleurs très chatouilleux, très susceptible, toujours porté à croire que le comédien voulait lui manquer de respect, et dans ce cas devenait impitoyable. Le parterre de nos théâtres était nerveux au delà de toute expression, injuste souvent dans des colères que rien ne légitimait, et toujours prêt à user du sifflet avec ou sans apparence de raison. Les mœurs théâtrales différaient alors essentiellement de celles que nous voyons aujourd’hui, et amenaient souvent les scènes les plus regrettables. Un acteur tardait-il un peu trop à faire son entrée, ou manquait-il de mémoire en scène, ou semblait-il n’être pas en possession de tous ses moyens ? vite, le sifflet faisait rage, ou il voyait pleuvoir sur lui toute une série d’interpellations plus ou moins congrues. Parfois, l’acteur répondait (car, à cette époque, des colloques fréquents s’établissaient entre la salle et la scène), et, si sa réponse déplaisait, les sifflets redoublaient, les clameurs s’accentuaient : la patience échappait-elle à celui qui était l’objet de traitements si fâcheux ? laissait-il entendre à son tour un mot un peu malsonnant ? ou bien une parole, un geste de sa part étaient-ils mal interprétés par les spectateurs ? alors c’était des vociférations, des huées, des injures, un tapage infernal ! En prison ! Au Fort-l’Evêque ! s’écriait-on de toutes parts ; mais avant tout on exigeait des excuses de la part de l’artiste qui avait manqué au public, ou qui était censé lui avoir manqué.

En de telles circonstances, que pouvait faire le pauvre comédien ? Quels que fussent sa fierté, et son honnêteté, et le sentiment qu’il pouvait avoir de sa dignité, il avait affaire à plus fort que lui, et généralement il lui fallait céder, car il n’y avait pas d’autre issue à la situation dans laquelle il se trouvait engagé. Il faut remarquer en effet que cette situation n’était en rien modifiée par le fait, qui se produisait quelquefois, de son envoi en prison sur l’ordre des gentilshommes de la chambre : le public impitoyable ne manquait pas alors, quand il reparaissait à la scène après quelques jours de captivité, d’exiger de lui avant toute chose, avant qu’il pût prononcer une parole, des excuses relatives à la conduite qu’on lui reprochait. Et notez qu’il ne s’agissait pas en ce cas de paroles plus ou moins banales, mais d’excuses véritables, de regrets explicites qui devaient être exprimés à genoux, devant toute la salle assemblée.

Quelques-uns s’en tiraient, et sauvaient leur fierté vis-à-vis d’eux-mêmes par un trait d’esprit audacieux, par un sous-entendu habile et hardi, dont la portée échappait à l’attention de leurs auditeurs. A la vérité, ce n’était là qu’une satisfaction en quelque sorte platonique et tout à fait personnelle, toute raison étant en apparence donnée au public ; mais n’est-ce pas déjà quelque chose en telle occurrence ? L’un des plus jolis exemples de ce genre est celui qui fut donné par un artiste à qui l’on reprochait d’avoir traité les spectateurs d’imbéciles, et de qui l’on exigeait des excuses ; il les fit en cette phrase courte, qui est un chef-d’œuvre de malice hardie, et dans laquelle, on peut le dire, le public ne vit que du feu : « Messieurs, je vous ai appelés imbéciles : c’est vrai. Je vous fais mes excuses : j’ai tort. »

Un autre, c’est Quinault-Dufresne, artiste fameux pourtant et chéri du public, eut maille à partir un jour avec lui, et agit de même façon. Voici comment l’abbé de Laporte raconte l’anecdote : Dufresne, jouant dans Chidéric (tragédie de Morand) d’un ton de voix trop bas, un des spectateur cria : Plus haut ! L’acteur, qui croyait être le prince qu’il représentait, répondit sans s’émouvoir : Et vous plus bas. Le parterre indigné répondit par des huées qui firent cesser le spectacle. La police, qui prit connaissance de cette affaire, ordonna que Dufresne fasse des excuses au public. Cet acteur souscrivit à regret à ce jugement, et, s’avançant sur le bord du théâtre, il commença ainsi sa harangue : « Messieurs, je n’ai jamais mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais aujourd’hui. » Ce début était assurément très injurieux pour le public ; mais le parterre, plus occupé de la démarche d’un acteur qu’il adorait qu’attentif à son discours, ne voulut pas qu’il continuât, dans la crainte de l’humilier davantage, et Dufresne eut la satisfaction de vexer ceux qui cherchaient à l’abaisser.

 

 
26 septembre 2010