Quand une danseuse passe par-dessus la rampe…

En août 1866, Le Nouvel Illustré rapporte un accident aussi spectaculaire qu’inquiétant survenu sur une scène de Dresde. Une danseuse désignée sous le nom de Mlle Nadège, ‘dont la beauté et le talent sont très appréciés dans cette ville’, exécute un nouveau pas de ballet lorsqu’elle prend un peu trop d’élan.

Le journal raconte qu’elle ‘ne calcula point assez son élan’. Impossible de se retenir : elle dépasse la rampe, quitte littéralement la scène et tombe dans l’orchestre. On la relève évanouie et contusionnée. Heureusement, malgré la violence de la chute, ses jours ne sont pas en danger et le médecin annonce son prochain retour sur scène.

L’anecdote rappelle combien la scène du XIXe siècle pouvait être un lieu dangereux. La rampe marquait alors très concrètement la limite entre le plateau et la salle. Juste au-delà se trouvait la fosse où prenaient place les musiciens : manquer cette frontière de quelques pas pouvait donc transformer une variation de ballet en chute particulièrement brutale.

Le ton du journal mérite lui aussi le détour. Après avoir décrit l’accident, le rédacteur rassure ses lecteurs en annonçant que ‘les jours de la belle sylphide ne sont pas en danger’. Une manière très XIXe siècle de transformer un sérieux accident du travail en petit fait divers théâtral.

Et Mlle Nadège ? La source ne nous en dit guère davantage. Elle nous laisse surtout cette image saisissante : celle d’une danseuse dont le pas fut, pour une fois, un peu trop aérien…

Accident d’une danseuse tombant de la scène dans l’orchestre, 1866. Source : Le Nouvel Illustré, 22 août 1866.

Quittes pour la peur

Le 27 mai 1928, Le Petit Journal Illustré rapporte un accident qui aurait pu connaître une tout autre fin. Dans un music-hall parisien, le machiniste Félix Piorato travaille tout en haut du cintre, à quelque huit mètres au-dessus du plateau. Sa tâche est des plus ordinaires : accrocher une toile de fond.

Mais un faux mouvement suffit. Le machiniste chancelle et tombe dans le vide. Huit mètres plus bas se trouve justement Jean Leclerc, pompier de service de la caserne Carpeaux. Félix Piorato s’abat sur lui et les deux hommes roulent sur le sol sous les yeux effrayés des témoins.

On imagine alors le pire. Pourtant, contre toute attente, les deux hommes se relèvent… sans aucune blessure. Une chute de huit mètres, un machiniste, un pompier placé exactement au mauvais endroit — ou peut-être, finalement, au bon — et plus de peur que de mal.

Ce petit fait divers rappelle aussi une réalité longtemps familière aux gens de théâtre : travailler dans les cintres signifiait évoluer à plusieurs mètres au-dessus du plateau pour manœuvrer décors, toiles et équipements. Quant au pompier de service, chargé de veiller à la sécurité du spectacle, son rôle ne prévoyait certainement pas de servir de matelas de réception aux machinistes !

Pour une fois dans la rubrique des accidents de théâtre, le titre du journal pouvait donc être pris au pied de la lettre : ‘Quittes pour la peur’.

Source : Le Petit Journal Illustré, 27 mai 1928.

Quittes pour la peur — ‘Dans un music-hall parisien, un machiniste tombe du haut du cintre sur le dos d’un des pompiers de service. Tous deux roulent sur la scène et se relèvent… sans blessure.‘

Une douche imprévue à l’Opéra

En février 1930, à l’Opéra de Paris, Les Huguenots de Meyerbeer sont en pleine représentation. Raoul vient de terminer son grand air et, sur le plateau, huguenots et catholiques forment un imposant ensemble de choristes et de figurants. Tout se déroule comme prévu… jusqu’à ce qu’un effet spécial, qui ne figurait assurément pas dans la mise en scène, fasse son apparition.

Une véritable trombe d’eau s’abat soudain sur les artistes. C’est la débandade : acteurs, choristes et figurants quittent précipitamment le plateau tandis que le rideau tombe sur un acte qui, pour le coup, restera inachevé.

L’explication vient rapidement des cintres. Comme beaucoup de grands théâtres, l’Opéra possède alors des réservoirs d’eau destinés à combattre un éventuel incendie en permettant d’inonder rapidement la scène et ses dépendances. Une fuite s’est déclarée dans l’un d’eux et l’eau, trouvant son chemin, s’est déversée sur les artistes… et les décors.

Heureusement, l’incident est sans gravité. Dix minutes suffisent pour maîtriser cette ‘cataracte’ improvisée et la représentation peut reprendre. Le ténor et la soprano retrouvent leurs voix, les spectateurs leur opéra et le journal sa conclusion malicieuse : au moins, cette mésaventure aura prouvé que le dispositif contre l’incendie ne manquait pas d’eau !

Un soir où Les Huguenots faillirent donc, bien malgré Meyerbeer, se transformer en… opéra aquatique.

Source : Le Petit Journal, 23 février 1930.