Dans l’histoire du spectacle, certaines femmes ne se sont pas contentées d’occuper une place : elles ont dû la conquérir.

Longtemps, la scène fut un territoire surveillé. Selon les époques, on y autorisait les femmes… ou on les en excluait. On les admirait… ou on les condamnait. Pourtant, malgré les interdits, les préjugés, les risques moraux, sociaux ou physiques, elles ont avancé.

Elles ont osé jouer quand cela était jugé inconvenant.

Elles ont osé chanter, diriger, écrire, produire.

Elles ont osé monter à cheval dans les cirques, grimper aux agrès, manier l’épée, affronter le public, diriger une troupe, signer une œuvre.

Certaines ont brisé des barrières artistiques.

D’autres ont défié des barrières sociales.

Toutes ont élargi le champ des possibles.

Ce chapitre rassemble ces pionnières : celles qui ont ouvert une porte, parfois discrètement, parfois avec fracas, mais toujours avec détermination. Grâce à elles, d’autres femmes ont pu entrer en scène sans avoir à justifier leur présence.

Elles n’ont pas seulement fait du spectacle.

Elles ont transformé sa place dans la société.

Les régisseuses avant l’heure

Lorsque le rideau se levait au XIXᵉ siècle, le public applaudissait les comédiens, admirait les décors et saluait les auteurs. Pourtant, derrière la scène, d’autres femmes veillaient au bon déroulement du spectacle. Habilleuses, costumières, assistantes de plateau ou responsables des accessoires, elles connaissaient chaque représentation dans ses moindres détails. Elles préparaient les changements de costumes, anticipaient les entrées, surveillaient les accessoires et intervenaient au moindre imprévu. Sans porter le titre de régisseuse, elles assuraient déjà une véritable coordination des coulisses.

Leur savoir ne venait pas des écoles, mais de l’expérience. À force d’observer, de répéter et de résoudre les difficultés du quotidien, elles développaient une connaissance intime du spectacle vivant. Leur autorité était discrète, mais essentielle.

Leurs noms ont rarement été conservés. Les archives retiennent plus volontiers les auteurs, les directeurs ou les vedettes que celles qui faisaient fonctionner le spectacle dans l’ombre. Pourtant, une part de la régie moderne trouve ses racines dans leur travail patient et méthodique. Les régisseurs et régisseuses d’aujourd’hui sont, sans toujours le savoir, les héritiers de ces pionnières des coulisses.

*Les coulisses d’un théâtre à la fin du XIXᵉ siècle.

Derrière le rideau, une véritable ruche s’anime. Parmi les machinistes et les artistes, des femmes veillent aux costumes, aux accessoires et au bon déroulement du spectacle, occupant déjà des fonctions qui annoncent la régie moderne.

Delia Derbyshire

Delia Derbyshire (1937-2001) La femme qui donna une voix au futur

Lorsque l’on évoque les pionniers de la musique électronique, le nom de Delia Derbyshire reste encore trop souvent méconnu. Pourtant, cette compositrice britannique a profondément transformé notre manière d’entendre le son.

Passionnée dès son plus jeune âge par les mathématiques et l’acoustique, elle rejoint dans les années 1960 le BBC Radiophonic Workshop, un laboratoire où ingénieurs et créateurs expérimentent de nouvelles formes sonores. À une époque où les synthétiseurs n’existent pratiquement pas, elle compose en manipulant des bandes magnétiques, des oscillateurs et des générateurs de fréquences.

En 1963, elle réalise l’interprétation électronique du célèbre thème de Doctor Who. Chaque note est fabriquée à la main, chaque son patiemment construit. Son travail démontre que le son peut devenir une véritable matière de création.

Précurseure du sound design, de la musique électronique et de la création sonore pour le spectacleet le cinéma, Delia Derbyshire a ouvert une voie que suivront plusieurs générations de compositeurs et d’artistes.

Delia Derbyshire au BBC Radiophonic Workshop, dans les années 1960. Entourée de magnétophones et d’appareils électroniques, elle transforme la technologie en un véritable instrument de création sonore.

Élisa Garnerin. Pionnière du parachute

Élisa Garnerin (Paris, 1791–1853) est l’une des premières aérostières françaises et la deuxième femme parachutiste de l’histoire, après Jeanne Labrosse. Sœur de l’aéronaute André-Jacques Garnerin, inventeur du parachute, elle s’impose très tôt comme une figure audacieuse du spectacle aérien. Le 22 octobre 1799, à seulement huit ans, elle effectue son premier saut en parachute depuis une altitude d’environ 1 000 mètres, défiant les médecins de l’époque qui craignaient que la pression de l’air ne nuise à la santé d’une jeune fille. L’exploit suscite fascination et controverse, révélant les préjugés scientifiques et sociaux entourant les femmes et la prise de risque. Au fil des années, Élisa Garnerin multiplie les ascensions et descentes spectaculaires en Europe. Le 3 juin 1809, elle s’élève en ballon depuis le jardin de Tivoli à Paris. Le 27 septembre 1815, lors des célébrations de la victoire des Alliés sur Napoléon, elle se produit devant le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. Le 15 août 1817, elle saute en parachute au-dessus du jardin des Plantes de Rouen, où une plaque commémorative lui rend aujourd’hui hommage, aux côtés de l’aérostière Sophie Blanchard.

Pour la fête du Roy ! par Elisa Garnerin. 1815. Source gallica.bnf.fr / BnF

Sa carrière la conduit également à l’étranger : en 1818 à Madrid, un incident empêche le décollage de son ballon, provoquant la colère du public et son arrestation temporaire au palais du Buen Retiro ; en 1827, elle réalise encore un saut à Turin. Après 39 descentes en parachute, Élisa Garnerin se retire définitivement en 1836. Figure majeure de l’aérostation spectaculaire, elle incarne l’entrée des femmes dans les attractions de vertige et le passage de l’expérimentation scientifique au spectacle aérien, à une époque où s’élever dans les airs relevait encore de l’exploit extraordinaire.

Emmeline Pankhurst et les suffragettes

Emmeline Pankhurst (1858-1928)

Au début du XXᵉ siècle, les femmes britanniques ne disposent toujours pas du droit de vote. Pour faire évoluer cette situation, une militante va profondément transformer les méthodes de revendication politique : Emmeline Pankhurst.

Née à Manchester le 15 juillet 1858, elle fonde en 1903 la Women’s Social and Political Union (WSPU). Son mot d’ordre, devenu célèbre, résume sa stratégie : « Deeds, not words » (« Des actes, pas des paroles »).

Contrairement aux mouvements suffragistes plus modérés, la WSPU choisit une action directe destinée à attirer l’attention de la presse et du public. Défilés, rassemblements, meetings, prises de parole en plein air, bannières, couleurs symboliques, cortèges soigneusement organisés : chaque manifestation est pensée comme un véritable événement.

Cette utilisation de l’espace public constitue une forme inédite de communication. Les suffragettes comprennent que, dans une société où la photographie et les journaux illustrés occupent une place croissante, une action visible a souvent plus d’impact qu’un long discours.

Les arrestations répétées, les grèves de la faim et les alimentations forcées pratiquées en prison suscitent une vive émotion dans l’opinion publique. La Première Guerre mondiale marque un tournant : la participation des femmes à l’effort de guerre accélère l’évolution des mentalités.

En 1918, les Britanniques accordent le droit de vote à une partie des femmes âgées de plus de trente ans répondant à certaines conditions de propriété. L’égalité électorale complète avec les hommes est finalement obtenue en 1928, quelques semaines après la mort d’Emmeline Pankhurst.

Son héritage dépasse largement le cadre politique. Par son sens de la communication, de la scénographie et de l’image, elle montre que l’organisation d’un rassemblement peut devenir une forme de représentation collective capable de marquer durablement les esprits.

Cette photographie montre Emmeline Pankhurst prenant la parole lors d’un rassemblement des suffragettes au début des années 1910.

Debout sur une simple estrade, elle domine une foule compacte. Son écharpe « Votes for Women » et les nombreuses pancartes visibles derrière elle rappellent l’objectif du mouvement : obtenir le droit de vote pour les femmes.

Au-delà du document historique, cette image illustre parfaitement la manière dont les suffragettes transformèrent leurs manifestations en véritables événements publics. L’oratrice, la tribune, les banderoles, la foule et les photographes composent une scène où la revendication politique devient aussi une mise en scène destinée à convaincre l’opinion.

Isadora Duncan

Isadora Duncan (1877-1927) La femme qui libéra la danse

À la fin du XIXᵉ siècle, la danse académique repose sur des règles immuables : pointes, corsets, gestes codifiés et discipline rigoureuse. Une jeune Américaine décide pourtant d’emprunter une autre voie.

Née en 1877 à San Francisco, Isadora Duncan refuse très tôt l’enseignement classique du ballet. Elle ne se reconnaît ni dans ses contraintes techniques ni dans son esthétique figée. Vers 1900, elle invente une nouvelle manière de danser : pieds nus, vêtue de tuniques inspirées de la Grèce antique, elle cherche un mouvement naturel, guidé par le souffle, les émotions et le rythme intérieur.

Pour elle, la danse ne consiste plus à exécuter une chorégraphie parfaite, mais à exprimer une pensée, un sentiment, une énergie. Le mouvement précède la technique ; l’émotion devient plus importante que la virtuosité.

Cette vision provoque autant de fascination que de critiques. Beaucoup y voient une rupture avec plusieurs siècles de tradition. Pourtant, son influence sera considérable. Isadora Duncan est aujourd’hui reconnue comme l’une des fondatrices de la danse moderne. Son héritage se retrouve dans la danse contemporaine, les performances libres et toutes les approches qui considèrent le corps comme un moyen d’expression plutôt qu’un simple instrument de virtuosité.

*Portrait d’Isadora Duncan, vers 1906.

Un regard libre pour une femme qui révolutionna la danse en rompant avec les codes du ballet classique.*

Jean Rosenthal

Jean Rosenthal. Éclairagiste américaine,

1912 : Née aux États-Unis, Jean Rosenthal ne vient pas du plateau comme interprète, mais des coulisses, de cet espace encore invisible où tout se construit. Années 1930–1950 : Elle devient l’une des premières grandes conceptrices lumière du théâtre moderne. Elle travaille notamment avec la chorégraphe Martha Graham et sur de nombreuses productions de Broadway.

À une époque où la lumière est encore considérée comme purement technique, elle en fait un langage artistique à part entière. Elle ne se contente plus d’éclairer : elle compose. Elle développe une approche nouvelle : lumière au service de l’émotion, création d’ambiances, de rythmes, interaction avec le corps des danseurs et des acteurs Elle formalise même une méthode de travail avec ses célèbres “light plots” (plans de feu), aujourd’hui standards dans le spectacle.

Grâce à elle, la lumière devient : un élément dramaturgique, un partenaire du jeu, une signature artistique

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Jean Rosenthal en 1936.

Nancy Fish Barnum

1810 : Née aux États-Unis, Nancy Fish épouse Phineas Taylor Barnum, figure emblématique des spectacles de curiosités. Mais derrière le nom de Barnum, il y a aussi une présence féminine souvent oubliée.

Années 1840–1870 : Dans l’ombre du célèbre showman, Nancy Barnum participe à l’organisation et à la gestion du American Museum et des tournées. Elle joue un rôle discret mais réel dans : la gestion quotidienne, l’accueil du public, l’équilibre des productions Contrairement aux figures visibles du spectacle, elle n’est pas sur scène. Pourtant, elle contribue à faire fonctionner un système complexe mêlant :exhibitions, curiosités humaines, animaux, spectacles hybrides

Elle est déjà dans une logique de gestion et d’organisation globale. Plus largement, dans les univers de foire et de “freak show”, de nombreuses femmes occupent des rôles essentiels : gestionnaires de stands, organisatrices de tournées, responsables d’artistes, parfois directrices de petites ménageries Mais leurs noms sont rarement conservés.

Ces lieux, mêlant divertissement et exploitation, sont aussi des espaces où certaines femmes trouvent des responsabilités inédites, dans un monde en marge des institutions officielles. Derrière les grandes figures masculines, il existe toute une constellation de femmes : invisibles, actives, indispensables

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Nancy Fish Barnum en 1888

Sophie Taeuber-Arp

1889 : Née à Davos en Suisse, Sophie Taeuber grandit dans un environnement où les arts décoratifs occupent une place importante. Elle se forme au dessin, au textile, à l’architecture intérieure. Rien ne la destine directement au théâtre, mais déjà, elle pense en termes de formes, d’espaces et de rythmes.

Vers 1916–1920 : À Zurich, elle rejoint le mouvement Dada, en pleine effervescence artistique. Elle danse, crée, expérimente. Le corps, l’objet, la scène — tout se mélange. En 1918, elle conçoit pour la pièce Le Roi Cerf un ensemble complet de marionnettes, décors et costumes. Les formes sont géométriques, les volumes affirmés, les couleurs franches. Ce n’est plus un décor au sens traditionnel : c’est un univers.:

À une époque où les femmes sont rarement reconnues dans les métiers techniques ou de conception, elle s’impose comme créatrice globale. Elle ne décore pas la scène, elle la construit. Elle pense chaque élément en relation avec les autres, comme une architecture vivante. Avec elle, le théâtre change de nature. Le plateau devient : un espace abstrait, un jeu de formes et de lignes, une composition en mouvement

Son travail annonce toute la scénographie moderne : théâtre d’avant-garde, marionnette contemporaine, liens entre arts plastiques et scène Elle ouvre une voie essentielle : celle d’un théâtre où l’espace est pensé, dessiné, construit, au même titre que le texte ou le jeu.

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Thérèse Peltier

Thérèse Peltier (1873-1926)

Une artiste devenue pionnière de l’aviation

Bien avant que les femmes ne prennent place dans les cockpits, Thérèse Peltier choisit de défier les lois de la gravité.

Artiste sculptrice reconnue au début du XXᵉ siècle, elle se passionne pour cette invention encore balbutiante qu’est l’aéroplane. En 1908, elle apprend à piloter aux côtés de Léon Delagrange, l’un des pionniers de l’aviation française.

Le 8 juillet 1908, près de Turin, elle effectue seule un vol sur un appareil Voisin. Ce vol fait d’elle la première Française à piloter un avion et l’une des premières femmes aviatrices de l’histoire.

À une époque où l’aviation est encore un territoire presque exclusivement masculin et où chaque décollage comporte une part de risque, Thérèse Peltier ouvre la voie à celles qui suivront. Son nom reste aujourd’hui associé aux débuts héroïques de la conquête du ciel.

*Couverture de L’Aérophile, 15 août 1908.

Le célèbre journal aéronautique consacre sa une à Thérèse Peltier, saluée comme « la première femme-aviateur », témoignant de l’immense retentissement de son exploit.*