Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, la danse occupe une place essentielle dans la vie sociale. Dans les bals publics ou privés, les salons, les hôtels et les lieux mondains, elle permet autant de se divertir que de se rencontrer, de séduire et d’affirmer son appartenance à un milieu.
Certaines danses connaissent alors une diffusion internationale. La valse, la polka, la mazurka, puis le Boston et le tango passent d’un pays à l’autre, se transforment et s’adaptent aux usages de chaque époque. De nouvelles modes apparaissent également, parfois très rapidement, comme le pas de l’ours, ou ‘Grizzly Bear’, venu des États-Unis et devenu à la mode en France vers 1912.
Ces danses ne sont donc pas seulement des formes chorégraphiques : elles reflètent aussi les évolutions des mœurs, du vêtement, des relations entre les partenaires et des codes de la société. La danse de salon devient tour à tour exercice d’élégance, phénomène de mode, espace de liberté ou jeu de séduction.

‘La Danse de l’Ours’. Un couple exécute l’une des danses américaines à la mode au début des années 1910. Le ‘pas de l’ours’, ou ‘Grizzly Bear’, illustre l’arrivée dans les salons européens de nouvelles danses plus libres et plus mouvementées.

Danse, élégance et séduction. Un couple dansant illustre le slogan ‘Pour la délicatesse et le raffinement’ dans cette publicité britannique pour les savons et parfums Erasmic. La danse devient ici l’expression d’un art de vivre mondain. Origine : publicité Erasmic dessinée par Lewis Baumer, publiée dans Punch, or The London Charivari, Londres, 25 janvier 1922.
Le langage des danses
Au début du XXe siècle, les danses de salon ne se distinguent pas seulement par leurs pas ou leur musique. Chacune se voit aussi attribuer un caractère, une attitude et parfois même une manière particulière d’exprimer les sentiments.
Cette carte postale intitulée Le Langage des danses en donne une vision amusée : le fox-trot est dit ‘frivole’, le two-step ‘ardent’, le tango ‘passionné’, la valse ‘amoureuse’ et la maxixe ‘lascive’. Les poses des couples accentuent volontairement ces différences.
Au-delà de l’humour, l’image témoigne de la façon dont les danses nouvelles étaient alors perçues par la société. Certaines apparaissent élégantes et sentimentales, d’autres plus modernes, audacieuses ou sensuelles.

‘Le Langage des danses’, carte postale illustrée du début du XXe siècle. Fox-trot, two-step, tango, valse et maxixe y sont associés, avec humour, à différents tempéraments amoureux.
Le Boston
Apparu aux États-Unis à la fin du XIXe siècle puis diffusé en Europe au début du XXe siècle, le Boston est une danse de couple apparentée à la valse. Plus lente et plus glissée que celle-ci, elle se caractérise par des mouvements souples et de longues évolutions sur la piste. Très en vogue dans les salons de la Belle Époque, elle participe au renouvellement des danses de société avant la Première Guerre mondiale.

Le Double Boston, danse de couple illustrée par Daniel de Losques. Publié dans la revue Femina, le 1er décembre 1912.
La mazurka
Originaire de Pologne, la mazurka est une danse à trois temps dont plusieurs formes populaires ont nourri son développement. Introduite dans les salons européens au XIXe siècle, elle connaît notamment un grand succès en France. Son rythme caractéristique, ses accents déplacés et ses figures animées lui donnent une allure particulière, à la fois élégante et vive, qui la distingue nettement de la valse.

La Mazurka. Un couple exécute cette danse vive à trois temps, alors très appréciée dans les salons européens. Illustration publiée dans le Journal des Demoiselles, édition belge, 1845.
La polka
Née en Bohême dans les années 1830, la polka conquiert rapidement les grandes villes européennes et provoque un véritable engouement dans les années 1840. Danse de couple vive à deux temps, elle séduit par son mouvement entraînant et son caractère joyeux. Des bals publics aux salons bourgeois et aristocratiques, son immense succès donne naissance à de nombreuses variantes et contribue profondément à la mode des danses de société du XIXe siècle.

La polka au cœur d’une pantomime. Caroline Adams et John Cormack exécutent La Zartoriski, une polka intégrée à la pantomime féerique Aladdin and the Wonderful Lamp, présentée au Royal Princess’s Theatre de Londres durant la saison 1856-1857. Cette couverture de partition montre comment une danse de salon à la mode pouvait être transformée en véritable numéro théâtral, avec costumes pittoresques et décor hivernal. Origine : S. Rosenthal, couverture lithographiée de La Zartoriski. Polka, composée par R. Hughes et dansée par Caroline Adams et John Cormack, Londres, vers 1856-1857. New York Public Library, Jerome Robbins Dance Division, collection Josephine Butler.
Le tango
Né à la fin du XIXe siècle dans la région du Río de la Plata, principalement à Buenos Aires et Montevideo, le tango est issu du brassage de différentes traditions musicales et chorégraphiques. D’abord pratiqué dans les milieux populaires, il gagne les salons et connaît au début du XXe siècle un extraordinaire succès en Europe, notamment à Paris. Danse de couple fondée sur la marche, l’étreinte et le dialogue entre les partenaires, il connaît de nombreuses évolutions tout en conservant une identité immédiatement reconnaissable.

Élégante illustration d’un couple enlacé dansant le tango, symbole de la sensualité et du raffinement associés à cette danse au début du XXe siècle.
La danse glissée interdite
‘La danse glissée interdite’. Cette illustration satirique se moque des interdictions frappant les danses modernes et rapprochées au moment où le tango provoque de vives polémiques en Europe. La légende annonce ironiquement que, l’année suivante, la police munichoise n’autorisera plus que les ‘processions dansantes’.

Origine : dessin de Marcello Dudovich, publié sous le titre Der verbotene Schiebetanz dans la revue satirique allemande Simplicissimus, 3 février 1913, p. 760.
Tango. Les corps enlacés du couple se composent de formes géométriques imbriquées. Dans cette interprétation Art déco, la tension du tango est exprimée par les lignes brisées, les aplats de couleurs et l’opposition très graphique des deux danseurs.

Ernesto « El Chango » García Cabral (1890-1968), illustration généralement intitulée Tango ou Dancers, Mexique, vers 1925. La publication d’origine et la date précise restent à confirmer. García Cabral, célèbre illustrateur mexicain et collaborateur de la Revista de Revistas, était lui-même réputé excellent danseur de tango.
La valse
Issue de danses tournantes pratiquées en Europe centrale, la valse s’impose progressivement à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Son principe est alors audacieux : les partenaires dansent enlacés et tournent ensemble au rythme d’une mesure à trois temps, suscitant autant d’enthousiasme que de critiques. De Vienne à Paris, elle devient l’une des grandes danses de société du XIXe siècle et connaît de multiples formes, de la valse viennoise à la valse lente, avant de traverser durablement les époques.
Quand la valse faisait scandale
Aujourd’hui symbole d’élégance, de robes tournoyantes et de grands bals viennois, la valse eut pourtant des débuts beaucoup moins sages. À la fin du XVIIIe siècle, cette nouvelle manière de danser surprend, séduit la jeunesse et inquiète une partie de la bonne société.
Son nom vient de l’allemand ‘walzen’, qui signifie tourner. Ses origines exactes restent discutées, mais elles sont généralement recherchées parmi différentes danses tournantes pratiquées dans les régions germaniques et autrichiennes. À la fin du XVIIIe siècle, la valse gagne progressivement les salles de bal et se répand dans une grande partie de l’Europe.
Ce qui choque alors tient surtout à la position des danseurs. Contrairement à de nombreuses danses de cour où les partenaires évoluent en conservant une certaine distance et en exécutant des figures collectives, la valse rapproche les corps. L’homme entoure sa partenaire de son bras et le couple tourne longuement sur lui-même. Cette proximité, ajoutée au mouvement continu et parfois rapide de la danse, suffit à alimenter critiques et condamnations morales.
La valse devient ainsi l’une des danses emblématiques d’une société en transformation. Particulièrement appréciée par les nouvelles générations, elle s’éloigne des anciennes conventions du bal aristocratique et participe à l’évolution des rapports sociaux entre les danseurs.
Les critiques ne parviennent pourtant pas à arrêter son succès. Au XIXe siècle, Vienne devient au contraire l’une des grandes capitales de la valse. Compositeurs et chefs d’orchestre contribuent à son triomphe, jusqu’à faire de cette ancienne danse jugée inconvenante l’un des symboles les plus raffinés de la société européenne.
Le contraste est savoureux : ce qui avait pu inquiéter parents et moralistes finit par devenir l’image même du grand bal élégant.
Et lorsque Tchaïkovski compose, un siècle plus tard, la célèbre ‘Valse des fleurs’ de Casse-Noisette, créée en 1892, la valse a parcouru bien du chemin. La danse autrefois regardée avec méfiance appartient désormais pleinement à l’imaginaire musical et chorégraphique européen.

Danse de salon, valse, fin du 19ᵉ siècle
La valse sous le regard de la caricature. Trois couples costumés exécutent la danse dans des attitudes volontairement théâtrales. La tournure populaire et grammaticalement fantaisiste du titre, Et nous aussi j’valsons, accentue le caractère comique de cette évocation des divertissements et des modes du début du XIXe siècle.

Et nous aussi j’valsons, planche 8 d’une série sans titre, estampe anonyme à l’eau-forte coloriée, publiée à Paris par François-Jules-Gabriel Depeuille, vers 1801. British Museum, inv. 1856,0712.636.

“Waltzing”, danse de salon, début du 19ᵉ siècle. Illustration d’un couple de valse. Source : document d’époque.