Dans ce chapitre consacré aux actrices qui ont marqué la scène, vous ne trouverez pas (encore !) tous les noms que l’histoire du théâtre mérite d’honorer.Le théâtre est vaste, généreux, foisonnant. Certaines grandes figures s’imposent d’emblée, d’autres attendent patiemment leur tour dans les archives, les gravures, les mémoires oubliées.Ainsi viendront, au fil des pages, des noms aussi essentiels que Mlle Clairon, Mlle Dumesnil, Adrienne Lecouvreur, Rachel, Marie Dorval, Virginie Déjazet, ou encore Judith… et bien d’autres encore.Ce chapitre grandira avec le temps.
Personne n’est oublié… simplement, nous avançons ensemble, pas à pas, dans cette mémoire du spectacle.
Pourquoi certains noms commencent par “Mlle” ?En parcourant ces portraits, le lecteur remarquera que certaines comédiennes sont précédées de la nmention “Mlle”, tandis que d’autres apparaissent sous leur seul nom. Il ne s’agit pas d’une fantaisie typographique, mais d’un reflet fidèle des usages de leur époque.
Aux 1700 et au début des 1800, les actrices étaient presque toujours désignées comme “Mademoiselle”, qu’elles soient mariées ou non. Cette appellation faisait partie du langage théâtral et marquait leur appartenance à la troupe. Plus tard, avec l’essor du vedettariat à la fin des années 1800, les grandes figures de la scène s’imposent par leur seul nom : Réjane, Sarah Bernhardt… Le “Mlle” disparaît peu à peu, remplacé par une signature artistique forte.
Conserver ces appellations d’origine, c’est respecter l’histoire et les usages de chaque époque, et laisser les noms parler comme ils le faisaient alors.
Mlle Contat (1760-1813)
Louise-Jeanne-Françoise Contat, dite Mlle Contat aînée, naît à Paris le 17 juin 1760. Elle entre très jeune à la Comédie-Française, où elle s’impose par son esprit pétillant, son élégance naturelle et une diction d’une grande finesse.
En 1784, elle entre dans l’histoire du théâtre en créant le rôle de Suzanne dans Le Mariage de Figaro de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Son interprétation, vive, intelligente et malicieusement moderne, contribue largement au triomphe de la pièce. Suzanne n’est plus seulement une soubrette : sous les traits de Mlle Contat, elle devient une femme d’esprit, subtile et libre — à l’image d’une société prête à basculer.

Louise Françoise Contat / Charles Motte, d’après Ludwig Rullmann. 1820. Source gallica.bnf.fr / BnF
Spécialiste des rôles d’ingénue spirituelle et de femme d’esprit, Mlle Contat incarne cette génération d’actrices qui, à la veille de la Révolution, donnent au théâtre une tonalité plus naturelle, plus incarnée. Elle quitte la scène en 1809 et meurt à Paris en 1813. Avec elle, c’est tout un art du jeu du 18ᵉ siècle qui s’exprime : précision du geste, grâce du maintien, intelligence du texte. Un équilibre délicat entre tradition classique et frémissement d’un monde nouveau.

Louise Contat dans l’un de ses rôles les plus emblématiques au sein de la Comédie-Française. Immortalisée ici dans le costume de Suzanne pour Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.
« Mlle Contat. Il y a eu trois actrices de ce nom ; nous ne parlons que de la célèbre, Louise, celle dont Fleury disait : Elle est femme à faire applaudir en scène la facture de sa couturière, s’il lui prenait fantaisie de la débiter. »
Anecdotes de théâtre. Bons mots des coulisses et du parterre. Louis Loire. 1875.
Jane Hading (1859-1941)
Une étoile de la scène à la Belle Époque
Comédienne française née à Marseille en 1859, Jane Hading, de son vrai nom Jeanne-Alfrédine Tréfouret, débute très jeune au théâtre. Après une formation au Conservatoire de Marseille et des engagements à Alger et au Caire, elle gagne Paris où elle se fait remarquer au Palais-Royal puis au théâtre de la Renaissance.
C’est surtout au théâtre du Gymnase qu’elle connaît la célébrité. En 1883, elle crée le rôle de Claire de Beaulieu dans Le Maître de forges de Georges Ohnet, immense succès de la scène parisienne. Elle poursuit ensuite une brillante carrière dans des œuvres de Jules Claretie, Alphonse Daudet, Victorien Sardou ou encore Marcel Prévost.
Sa renommée dépasse rapidement les frontières françaises. Elle effectue notamment une importante tournée en Amérique avec Coquelin en 1888, participant au rayonnement du théâtre français à l’étranger.
Très photographiée, Jane Hading appartient aussi à cette première génération de comédiennes dont le visage et les costumes sont largement diffusés par la photographie et la presse illustrée. Ses nombreux portraits contribuent à faire d’elle l’une des figures emblématiques de la Belle Époque théâtrale.

Jane Hading (1859-1941), comédienne française. Photographie colorisée, Reutlinger, Paris.
Luce (Mlle)
Luce Couturier, dite Mlle Luce, est une actrice et chanteuse française active dans les années 1870. Engagée au Théâtre des Bouffes-Parisiens, elle crée notamment en 1875 le rôle d’Antoinette dans La Créole, opéra-comique de Jacques Offenbach.
De sa vie, peu d’éléments sont aujourd’hui connus et ses dates de naissance et de décès restent à établir. Les portraits réalisés par l’atelier Nadar témoignent cependant de sa présence sur la scène parisienne et conservent le visage d’une interprète aujourd’hui largement oubliée.

Luce Couturier, dite Mlle Luce. Atelier Nadar. Mlle Luce (Bouffes).Source : gallica.bnf.fr / BnF
Malivoire
Active dans la seconde moitié du 19e siècle, Malivoire appartient à cette génération de comédiennes qui ont fait vivre les scènes parisiennes entre 1860 et 1890. Elle évolue dans un paysage théâtral en pleine effervescence, dominé par le vaudeville, les comédies de mœurs et les spectacles de boulevard.Sans être restée parmi les grandes figures mythiques, elle représente ces actrices professionnelles, solides et régulières, qui ont porté le répertoire courant et contribué au succès quotidien des théâtres parisiens. Une carrière discrète peut-être, mais essentielle à la vitalité du spectacle vivant de son époque.

Portrait de Malivoire, (actrice) A. Liébert & Cie , Photographe Entre 1860 et 1890 Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Mars (Mlle)
Mars (Mlle.) (Théâtre-Français.)
Née en 1779, débuta en 1793. La scène française se renouvellera bien des fois avant de reproduire une actrice qui réunisse autant de qualités. Le talent de mademoiselle Mars a fait, depuis vingt ans, d’incroyables progrès, et depuis vingt ans son visage n’a rien perdu de sa jeunesse : il faudrait énumérer presque tous les rôles de cette admirable comédienne, pour citer ceux où elle a excellé. Si, dans un petit nombre de rôles qui sont du domaine de la haute coquetterie, mademoiselle Mars, toujours très supérieure à toutes les autres actrices, reste cependant un peu au-dessous de ce qu’elle seule pourrait être, cette infériorité, déjà si éclatante, n’existe sans doute que pour attester une fois de plus la défense faite à la nature humaine d’embrasser tous les genres de perfection.
Dictionnaire théâtral ou douze cent trente-trois vérités … Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

(Anne-Françoise-Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars, est une comédienne française, née le 9 février 1779 à Paris où elle est morte le 20 mars 1847).
Mata Hari (1876-1917)
Née Margaretha Geertruida Zelle le 7 août 1876 à Leeuwarden, aux Pays-Bas, celle qui prendra le nom de Mata Hari devient l’une des figures les plus célèbres de la Belle Époque.
Après avoir vécu plusieurs années dans les Indes néerlandaises, notamment à Java, elle s’installe à Paris et se construit un personnage de danseuse exotique. À partir de 1905, ses danses inspirées d’un Orient largement réinventé séduisent le public parisien. Elle se produit notamment au musée Guimet, puis sur différentes scènes et dans les salons européens.
Ses costumes, ses poses et les récits mystérieux qu’elle entretient autour de ses origines participent pleinement à sa célébrité. Les nombreuses photographies et cartes postales qui circulent alors font de Mata Hari une véritable icône de son époque.
Mais sa carrière artistique sera bientôt éclipsée par son destin. Pendant la Première Guerre mondiale, elle est soupçonnée d’espionnage au profit de l’Allemagne. Arrêtée puis jugée par un tribunal militaire français, elle est condamnée à mort et fusillée le 15 octobre 1917 à Vincennes, à l’âge de 41 ans. Son procès et son exécution contribueront durablement à transformer la danseuse en personnage de légende.

Mme Mata Hari. ‘Danse indienne’.Carte postale colorisée, début du XXᵉ siècle. Photographe/éditeur : Boyer.
Maud Loty
Maud Charlotte Ange Chaveron dite Maud Loty (1894-1976), fut une actrice française de théâtre et de cinéma. Elle est particulièrement connue pour ses rôles dans les pièces de Colette, qui lui valurent un grand succès et la placèrent parmi les actrices les plus en vue de sa génération. Elle a également joué dans des pièces de Sacha Guitry et était considérée comme une vedette du théâtre des Variétés. Son allure inspira de nombreux artistes, et elle posa comme modèle pour Léandre, Poulbot, Utrillo, Suzanne Valadon et Kees Van Dongen. Maud Loty a également joué dans une douzaine de films, notamment dans les adaptations des romans de Colette : Claudine à l’école (1917), Claudine à Paris (1917) et Claudine en ménage (1917).

Maud Loti. Actrice de théâtre française. Agence Rol. 1924. Source : gallica.bnf.fr / BnF
Fatiguée par sa vie d’artiste, elle entra au couvent en 1932. Plus tard, elle vécut dans une mansarde et glanait des fruits et légumes après les marchés de la rue Lepic à Paris pour se nourrir, portant un vieux manteau de fourrure léopard, vestige de sa splendeur passée. Elle était amie de la chanteuse Fréhel, et elles étaient souvent vues ensemble dans les bistrots de Pigalle.

*Maud Loty. (Affiche.G. Sem). 1926. Source gallica.bnf.fr / Bn***F**
Mézières (Mlle)
Mademoiselle Mézières (vers 1765 – après 1800)
Mademoiselle Mézières apparaît dans les distributions de la Comédie-Française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Reçue au Théâtre-Français vers les années 1780, elle porte le titre de comédienne du Roi, distinction réservée aux sociétaires de la troupe royale avant 1789. Elle se distingue dans les rôles de jeunes femmes vives et élégantes, typiques des comédies de l’époque. Son jeu, décrit comme naturel et mesuré, s’inscrit dans l’évolution du théâtre français à la veille de la Révolution. Après 1789, comme beaucoup d’artistes attachés à la Maison du Roi, sa carrière se poursuit dans un contexte profondément transformé. Les traces deviennent plus rares après 1795, mais son nom demeure dans les archives théâtrales de la fin du XVIIIe siècle.

Mademoiselle Mézières, comédienne du Roi D’après un dessin de Ledru, conservé dans le cabinet de M. P. Hédouin. La Mosaïque – 1874 - Les trucs au théâtre
Mlle Clairon (1723-1803)
Née Claire-Josèphe-Hippolyte Léris de La Tude le 25 janvier 1723 à Condé-sur-l’Escaut, Mademoiselle Clairon fut l’une des grandes tragédiennes françaises du XVIIIᵉ siècle. Elle meurt à Paris le 29 janvier 1803.
Après des débuts sur les scènes parisiennes et en province, elle entre à la Comédie-Française en 1743, où elle devient la 127ᵉ sociétaire. Elle s’impose rapidement dans la tragédie, interprétant notamment Racine et Voltaire, et devient l’une des comédiennes les plus admirées de son temps.
Clairon participe aussi à une véritable évolution du jeu théâtral. Face aux conventions très codifiées de la tragédie, elle recherche davantage de naturel et de vérité dans l’interprétation. Elle contribue également à la réforme du costume de scène, souhaitant des vêtements mieux adaptés aux personnages et aux époques représentées.
Elle défend par ailleurs la reconnaissance sociale des comédiens, encore soumis à de nombreux préjugés et restrictions. Elle quitte finalement la Comédie-Française en 1766, mais continue à transmettre son expérience à de jeunes artistes.
En 1798, elle publie ses Mémoires d’Hippolyte Clairon et réflexions sur l’art dramatique, précieux témoignage sur le métier de comédien au XVIIIᵉ siècle.
Grande interprète mais aussi femme de réflexion et de réforme, Mademoiselle Clairon a contribué à faire évoluer durablement l’art de l’acteur et la représentation théâtrale.

Mademoiselle Clairon (1723-1803) dans le rôle de Médée. D’après Carle Van Loo, vers 1757-1759. Collections de la Comédie-Française.
Mlle Dumesnil (1713-1802)
Grande tragédienne du XVIIIᵉ siècle, Marie-Françoise Marchand, dite Mademoiselle Dumesnil, entre à la Comédie-Française en 1737 et devient sociétaire l’année suivante. Elle y poursuit une carrière de près de quarante ans, jusqu’à sa retraite en 1776.
Elle s’illustre particulièrement dans les grandes héroïnes tragiques de Racine, Corneille et Voltaire : Phèdre, Clytemnestre, Agrippine, Médée, Mérope, Sémiramis ou Athalie. Voltaire lui confie plusieurs créations, parmi lesquelles Zulime, Mérope, Sémiramis et Oreste.
Son jeu se distingue par sa puissance émotionnelle et sa spontanéité. Là où sa grande rivale Mademoiselle Clairon privilégie davantage le travail, la maîtrise et la réflexion sur l’art dramatique, Dumesnil est réputée pour un jeu plus instinctif, capable de bouleverser le public. Dans Mérope de Voltaire, en 1743, elle ose même courir sur scène, rompant avec la dignité conventionnelle alors imposée aux reines de tragédie.
Cette opposition entre Clairon et Dumesnil marque profondément l’histoire du jeu au XVIIIᵉ siècle : deux grandes actrices, deux tempéraments et deux conceptions de l’interprétation tragique.
Après sa retraite, Mademoiselle Dumesnil forme quelques élèves. Elle meurt à Paris le 20 février 1802, à l’âge de 89 ans.

Mademoiselle Dumesnil (1713-1802) dans le rôle d’Athalie. Аthalie, tragédie de Jean Racine. Gravure en couleurs, 1786-1787. Collections de la Comédie-Française.
Mlle Gaussin (1711-1767)
Née Jeanne-Catherine Gaussem le 25 décembre 1711 à Paris, Mademoiselle Gaussin fut l’une des actrices les plus admirées de la Comédie-Française au XVIIIᵉ siècle. Elle meurt le 2 juin 1767.
Après deux années passées au théâtre de Lille, elle débute à la Comédie-Française en 1731, dans le rôle de Junie de Britannicus de Racine, puis dans celui d’Agnès de L’École des femmes de Molière. Son succès est immédiat et elle devient sociétaire la même année.
Sa beauté, la douceur de sa voix et surtout la sensibilité de son jeu séduisent le public. Elle excelle aussi bien dans les jeunes héroïnes tragiques que dans les ingénues de comédie. Voltaire, qui l’admire, lui confie en 1732 le rôle-titre de Zaïre : l’interprétation de Gaussin contribue largement au triomphe de la pièce. Elle crée ensuite plusieurs personnages dans les œuvres de Voltaire, notamment Alzire et Nanine.
Elle connaît également un grand succès dans Bérénice de Racine et s’impose pendant plusieurs décennies parmi les principales ‘vedettes’ de la troupe. Diderot lui-même évoquera son talent et son pouvoir de séduction dans son Paradoxe sur le comédien.
Mademoiselle Gaussin quitte la scène en 1763, après plus de trente années à la Comédie-Française. Par la grâce, le naturel et l’émotion de son interprétation, elle incarne une autre facette du jeu théâtral du XVIIIᵉ siècle, aux côtés des grandes tragédiennes que furent Mademoiselle Dumesnil et Mademoiselle Clairon.

Mademoiselle Gaussin (1711-1767), actrice de la Comédie-Française. Portrait du XVIIIᵉ siècle.
Mlle Lecouvreur (1692-1730)
Née Adrienne Couvreur le 5 avril 1692, Mademoiselle Lecouvreur est l’une des comédiennes les plus célèbres du début du XVIIIᵉ siècle. Après avoir joué en province, notamment à Strasbourg, elle entre à la Comédie-Française en 1717 et devient sociétaire la même année.
Elle s’impose rapidement dans les grands rôles tragiques, notamment Phèdre de Racine. Son jeu se distingue par une recherche de naturel et de sensibilité, rompant avec une déclamation souvent plus solennelle. Cette manière plus simple de dire le texte contribue à sa réputation et annonce certaines évolutions du jeu théâtral au XVIIIᵉ siècle.
Elle interprète Racine, Corneille et Molière, mais participe également à la création d’œuvres contemporaines. Voltaire, qui l’admire, lui confie plusieurs rôles dans ses tragédies. En 1726, elle crée également la Marquise dans La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux.
Une destinée devenue légendaire
Sa liaison avec Maurice de Saxe et sa mort prématurée, le 20 mars 1730, à seulement 37 ans, contribuent à entourer sa vie d’une véritable légende. La rumeur selon laquelle elle aurait été empoisonnée par une rivale, la duchesse de Bouillon, n’est cependant pas historiquement établie.
Sa mort révèle aussi la condition encore précaire des comédiens. Le curé de Saint-Sulpice lui refuse les funérailles religieuses et l’inhumation au cimetière. Elle est enterrée discrètement, une situation qui provoque notamment l’indignation de Voltaire.
Après sa disparition, son destin continue de fasciner. En 1849, Eugène Scribe et Ernest Legouvé font d’elle l’héroïne du drame Adrienne Lecouvreur. Théâtre, opéra puis cinéma contribueront ensuite à perpétuer sa légende.
Par son talent et par sa recherche d’un jeu plus naturel, Mademoiselle Lecouvreur demeure l’une des grandes figures de l’histoire de la Comédie-Française au XVIIIᵉ siècle.

Mademoiselle Lecouvreur (1692-1730) dans le rôle de Cornélie, dans La Mort de Pompée de Corneille. Gravure d’après Charles-Antoine Coypel, XVIIIᵉ siècle.
Réjane (1856–1920)

Réjane dans Décoré, au Théâtre des Variétés, 1888.Atelier Nadar. Source : Gallica / BnF.
Une enfant des coulisses devenue une grande figure du théâtre
Des documents d’époque récemment transmis par une descendante de la famille Réju permettent de compléter ce portrait. Un article de presse de 1848 et les pages de Comœdia illustré du 1er juillet 1920 nous rapprochent de ses origines, de son apprentissage et des liens qu’elle entretenait avec les auteurs de son temps.
Le théâtre en héritage
Née à Paris en 1856, Gabrielle-Charlotte Réju grandit dans le monde du spectacle. Son père a été comédien et directeur de troupe avant de travailler à l’Ambigu ; sa mère y tient un petit buffet, selon le récit publié en 1920.
La coupure de L’Impartial du Nord du 17 août 1848 apporte un éclairage sur cette histoire familiale. Elle annonce les représentations de la troupe Réju-Debacker, qui vient de jouer à Arras, avec le concours de Ravel et d’Aline Duval. La correspondante qui a transmis ce document rattache cette troupe à son aïeul Charles Edmond Réju et à sa première épouse, Rose Debacker. Le journal en détaille aussi les métiers : régisseurs, chef d’orchestre, souffleur, magasinier, comédiens distribués par « emplois ». Huit ans avant la naissance de Réjane, toute une petite entreprise théâtrale apparaît ainsi sur le papier.

La troupe Réju-Debacker et son organisation. L’Impartial du Nord, 17 août 1848. Source : Gallica.
Une enfance au milieu des comédiens
Comœdia illustré raconte la petite Gabrielle endormie sur des couvertures dans un coin du théâtre, puis remontant au balcon pour suivre les mélodrames. Aux entractes, elle raconte les scènes à sa mère et imite les artistes. Des serviettes deviennent des traînes ; les gestes et les sanglots des héroïnes sont reproduits avec application. Un soir, en 1866, la comédienne Adèle Page lui prête un manteau de cour et un diadème : l’enfant est aux anges.
Sa mère aurait préféré la voir devenir institutrice. Gabrielle choisit pourtant le Conservatoire, où elle devient l’élève de Régnier. Elle obtient un second prix de comédie en 1874. Après ses premières expériences chez Talbot, elle débute au Vaudeville le 25 mars 1875 dans La Revue des Deux-Mondes, où elle joue le Prologue. La célébrité se fera encore attendre.
Le naturel et la force des personnages
Les succès arrivent notamment avec Ma Camarade en 1883, puis Germinie Lacerteux à l’Odéon en 1888. Réjane sait faire rire, mais elle donne aussi une profondeur douloureuse aux personnages du théâtre naturaliste. Son jeu vivant et sensible lui permet de passer de la comédie aux drames de son époque.
En 1893, elle crée au Vaudeville le rôle de Catherine dans Madame Sans-Gêne, de Victorien Sardou et Émile Moreau. Cette ancienne blanchisseuse devenue maréchale, qui conserve son franc-parler à la cour de Napoléon, devient son personnage emblématique. L’année suivante, elle interprète Nora dans la création française de Maison de poupée d’Henrik Ibsen. Ces deux rôles donnent la mesure de son registre. Ses tournées portent ensuite son nom bien au-delà de Paris, notamment en Amérique en 1895.

Réjane au fil de ses rôles, dont Madame Sans-Gêne, Sapho et Ma Camarade. Comœdia illustré, 1er juillet 1920, p. 520.
Les auteurs lui écrivent
Les pages reçues reproduisent plusieurs dédicaces qui témoignent de sa place dans la vie littéraire. Henry Becque lui adresse ces mots sur un exemplaire de La Parisienne : « à ma véritable dame de Paris et celle de l’avenir ». Gabriele d’Annunzio lui dédie en juin 1911 un exemplaire du Martyre de saint Sébastien. Les hommages de Henry Bataille et Maurice Donnay complètent cet ensemble. Ces écritures donnent une présence particulière aux relations entre une interprète et les auteurs qui admirent son talent.

Dédicace de Henry Becque à Réjane sur un exemplaire de La Parisienne. Reproduction publiée dans Comœdia illustré, 1er juillet 1920, p. 519.
Un théâtre à son nom
En 1906, Réjane rachète le Nouveau-Théâtre, rue Blanche, le fait transformer et lui donne son nom. Elle devient directrice d’une salle où elle peut défendre ses choix artistiques. La première française de L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck y est donnée en 1911. Le lieu deviendra ensuite le Théâtre de Paris.
Un autre document retient l’attention : le fac-similé du menu d’un banquet offert à Réjane à l’occasion de sa Légion d’honneur. Un dessin de Sargent y accompagne quelques mots de Paul Deschanel : « À mon cher maître, son élève fidèle ». La légende de 1920 rappelle qu’il avait été son élève. Un témoignage singulier de la reconnaissance accordée à son art.

Menu du banquet offert à Réjane à l’occasion de sa Légion d’honneur. Dessin de Sargent et dédicace de Paul Deschanel. Fac-similé publié dans Comœdia illustré, 1er juillet 1920, p. 524.
Les dernières images
Réjane meurt à Paris le 14 juin 1920. L’hommage de Comœdia illustré rappelle qu’elle a également travaillé pour le cinéma, notamment dans Madame Sans-Gêne, Alsace et Miarka, la fille à l’ourse. Ses photographies de rôles, les portraits de Boldini, Besnard et Sargent reproduits dans la revue, ainsi que ces dédicaces permettent aujourd’hui de retrouver plusieurs visages de l’artiste. Derrière la célèbre Madame Sans-Gêne, on redécouvre une enfant du théâtre devenue interprète, directrice et interlocutrice des écrivains.
Merci à la descendante de la famille Réju qui a généreusement partagé ces documents et permis d’enrichir cet article.
Sarah Bernhardt
Voir : Les grands artistes de Théâtre