Pendant plus de deux siècles, les sapeurs-pompiers ont entretenu avec le monde du théâtre une relation pour le moins singulière. Présents dans les salles pour prévenir les incendies et veiller à la sécurité du public, des artistes et des personnels, ils furent indispensables… sans pour autant être toujours les bienvenus.
À partir de la fin du XVIIIe siècle, alors que les incendies constituent l’une des grandes menaces pesant sur les théâtres, la présence des pompiers devient progressivement une composante familière de la vie des salles de spectacle. Ils surveillent les décors, les éclairages, les dessous et les cintres, contrôlent les moyens de secours et interviennent lorsque le feu se déclare. Certains participent également à l’amélioration des dispositifs de prévention et de lutte contre l’incendie.

Sapeurs-pompiers de Paris, service dans les théâtres. Photographie du début du XXe siècle. Affectés à la sécurité des salles de spectacle, les pompiers surveillaient notamment les décors et les éclairages afin de prévenir les incendies
Mais leur histoire au théâtre possède un autre visage, beaucoup moins héroïque. À force d’être présents dans les coulisses et au bord de la scène, les pompiers deviennent des personnages familiers du petit monde théâtral. On les observe, on les caricature et, surtout, on se moque d’eux. Le ‘pompier de service’ finit même par devenir un personnage comique à part entière, dont le vaudeville s’empare avec gourmandise.
Ainsi se dessinent deux figures presque opposées : d’un côté, le gardien chargé de protéger le théâtre contre l’un de ses plus anciens ennemis, le feu ; de l’autre, le ‘pompier de service’, personnage pittoresque des coulisses devenu objet de plaisanteries et de caricatures.
De la surveillance des salles aux grands incendies, des inventions destinées à combattre le feu aux plaisanteries des coulisses, ce chapitre retrace l’histoire de ces hommes qui, pendant plus de deux siècles, ont veillé sur les théâtres… avant de finir eux-mêmes sur les planches.
Source principale : Didier Rolland, ‘La sécurité des théâtres. Histoire du pompier au théâtre’, Revue d’Histoire du Théâtre, n° 285.

Sapeurs-pompiers en tenue de représentation, Paris, vers 1894. 11e compagnie de sapeurs-pompiers de la caserne de la rue de Sévigné (3e arrondissement). Photographie de L. Mulot, dit Mulot Fils. Musée Carnavalet – Histoire de Paris
À la Sainte-Barbe, on offre au pompier…
Chaque 4 décembre, la Sainte-Barbe célèbre traditionnellement les soldats du feu. Patronne notamment des artilleurs, des mineurs et des sapeurs-pompiers, sainte Barbe est depuis longtemps invoquée contre les dangers du feu et des explosions.
Cette carte postale ancienne, probablement du début du XXe siècle, illustre avec humour et tendresse la popularité dont jouissait alors le pompier. Une jeune femme lui tend un bouquet tandis que la légende transforme l’hommage en déclaration :
‘À la Sainte-Barbe on offre, au pompier,
Quelques belles fleurs et son cœur entier.‘
Le pompier pose fièrement en uniforme d’apparat, casque à plumet sur la tête et fusil à ses côtés. Face à lui, la jeune femme, élégamment vêtue, tient son bouquet. Tout est soigneusement composé : nous sommes moins devant une scène prise sur le vif que devant une petite mise en scène sentimentale destinée à la carte postale.
À travers ce type d’images se dessine tout un imaginaire populaire autour du soldat du feu : courageux, protecteur, figure d’honneur… mais aussi personnage suffisamment familier pour devenir héros d’une petite romance.
Une image bien éloignée, finalement, du ‘pompier de service’ dont le théâtre et le vaudeville allaient volontiers se moquer.

‘À la Sainte-Barbe on offre, au pompier, quelques belles fleurs et son cœur entier.’ Carte postale ancienne, probablement du début du XXe siècle. Un sapeur-pompier en uniforme d’apparat reçoit les fleurs d’une jeune femme à l’occasion de la Sainte-Barbe.
À travers les coulisses
Dans les années 1920, les cartes postales aiment entrouvrir au public les portes d’un monde qui le fait rêver : les coulisses et les loges des artistes.
Ici, point de reportage pris sur le vif. Tout est soigneusement mis en scène. Trois jeunes femmes en tenue légère entourent un pompier assis, casque sur la tête, qui conserve au milieu de cette agitation une remarquable impassibilité.
Le contraste fait tout le sel de l’image : d’un côté, l’uniforme sévère et réglementaire ; de l’autre, les tenues légères et l’intimité supposée des coulisses. Une petite touche de grivoiserie suffit alors à laisser travailler l’imagination du spectateur.
La légende imprimée au bas de la carte, ‘À travers les coulisses’, achève l’illusion : pour quelques centimes, le public

’À travers les coulisses’. Carte postale ancienne, édition ‘Paris Scène’, vers 1920.
L’assurance contre l’incendie
En 1896, Ferdinand Bac publie Femmes de Théâtre, un album consacré avec humour au petit monde de la scène. Parmi ses dessins figure cette rencontre intitulée ‘L’assurance contre l’incendie’.
Une artiste, surnommée ‘La Froussarde’, engage la conversation avec un pompier :
‘J’aime beaucoup les pompiers… Je trouve que c’est le plus beau corps… Dites-moi : héros obscur, si ça flambait, vous viendriez d’abord me chercher ?’
La réponse tombe, imperturbable :
‘Je dois aller à la bouche n° 4.‘
Et la jeune femme de répliquer :
‘Vous avez tort, la mienne est plus jolie.‘
Tout le dessin repose sur ce double sens. À la très réglementaire ‘bouche’ d’incendie indiquée par le pompier, la jeune femme oppose malicieusement la sienne. Ferdinand Bac transforme ainsi une consigne parfaitement sérieuse en échange galant.
Le feu peut attendre quelques secondes : le trait d’esprit, lui, est déjà parti.

‘L’assurance contre l’incendie’, illustration de Ferdinand Bac. Extrait de Femmes de Théâtre (Album absolument inédit), prologue d’Yvette Guilbert, Paris, H. Simonis Empis, éditeur, 1896.
Le baiser du pompier
Drôle de porte-bonheur que celui rapporté par Le Petit Journal le 4 janvier 1914.
Selon le journaliste Ernest Laut, une tradition circulait alors parmi les comédiennes parisiennes : pour obtenir de beaux rôles et connaître le succès, il fallait embrasser un pompier dans la toute première minute de l’année nouvelle.
À en croire le chroniqueur, les intéressés ne boudaient pas cette mission exceptionnelle. Les soirs de réveillon, les pompiers de service arrivaient sur scène particulièrement soignés : casque brillant, moustache avantageusement relevée et allure martiale. Pendant quelques instants, ils devenaient les indispensables porte-bonheur de ces dames.
À minuit, place donc au fameux baiser.
Ernest Laut termine son récit avec une jolie pirouette : ces baisers pouvaient allumer chez les pompiers des feux ‘qu’ils ne sauraient éteindre’…
Pour une fois, le règlement contre l’incendie ne prévoyait manifestement rien !

’Le baiser du pompier – Une curieuse tradition du 1er janvier dans les théâtres parisiens’. Couverture du supplément illustré du Petit Journal, dimanche 4 janvier 1914. Texte d’Ernest Laut.
Bonne année
Au début du XXe siècle, le pompier de service est aussi un personnage familier de l’imagerie théâtrale. Les cartes postales aiment le mettre en scène auprès des comédiennes, dans des situations où la surveillance des incendies semble parfois passer au second plan.
Ici, notre pompier vient souhaiter la bonne année à quelques artistes en tenue de scène. Les sourires, les regards et la proximité des personnages donnent à la scène ce petit air de complicité que les photographes de cartes postales affectionnaient particulièrement.
Une façon bien théâtrale de présenter ses vœux… et peut-être de vérifier que tous les feux ne sont pas éteints !

’Le Pompier de service – Bonne année’. Carte postale photographique colorisée, début du XXe siècle, édition M.G. Un pompier présente ses vœux à plusieurs artistes en costume de scène.
Le pompier de service… en coulisses
À la Belle Époque, les cartes postales s’amusent volontiers du pompier de service. Dès qu’il quitte la salle pour s’aventurer dans les loges, notre gardien du feu semble exposé à des dangers d’une tout autre nature.
On le voit se cacher précipitamment à l’arrivée d’une actrice, s’émouvoir devant le tutu d’une danseuse ou se retrouver bien embarrassé dans une loge. Les légendes ne laissent guère de doute sur le sous-entendu : devoir, discipline et tentations des coulisses font ici bon ménage.
Et lorsque le feu finit réellement par ‘gagner’, un farceur se charge même de jouer au pompier et de l’éteindre… à sa manière !
Une petite comédie en images où, décidément, les incendies ne sont pas toujours ceux prévus par le règlement !




Illustrations : Série de cartes postales humoristiques consacrées au pompier de service et aux coulisses du théâtre, début du XXe siècle.
Culotte rouge
En 1910, le journal satirique illustré La Vie en Culotte Rouge s’amuse du personnage du pompier, figure à la fois héroïque et galamment caricaturée. Dans ces scènes colorées, le soldat du feu quitte la rue pour s’aventurer dans les coulisses du théâtre, univers frivole peuplé d’“étoiles” et de danseuses.
Le contraste est savoureux : discipline militaire d’un côté, légèreté du spectacle de l’autre. Les dessinateurs jouent sur cette opposition entre devoir et tentation, uniforme et jupon, caserne et loge d’artiste.
À travers l’humour et le sous-entendu, ces images témoignent d’un imaginaire très répandu au début des années 1900 : celui du pompier parisien, à la fois gardien de l’ordre… et spectateur fasciné des coulisses du music-hall.



En service…
Casque sur la tête, ceinture serrée et uniforme impeccable : le pompier de service est à son poste.
Présence familière des théâtres à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, il veille discrètement à la sécurité de la salle et des coulisses.
Une fonction sérieuse qui n’empêchera pas ce personnage si reconnaissable de devenir aussi une figure appréciée des caricaturistes et de l’imagerie populaire.

‘En service…’ — représentation d’un pompier de service dans un théâtre.
Épiphanie
Le pompier de service, casque sous le bras, devient roi d’un jour. Couronné de papier, il ouvre la bouche pour recevoir sa part de galette, offerte avec malice par une comédienne.
Entre discipline et coulisses, la tradition de l’Épiphanie s’invite au théâtre : même le gardien de la sécurité participe au jeu. Le temps d’une fève, le pompier est roi.

Loge Pompier balcon en salle
« Une dame qui tient à être complètement rassurée… »
Dans cette caricature de la fin du 1800, une élégante spectatrice s’installe au théâtre… encadrée de deux pompiers en uniforme.
La légende ironise :
« Une dame qui tient à être complètement rassurée en cas de sinistre. »
Après les grands incendies de salles, la présence du pompier devient obligatoire. Ici, la sécurité tourne à la galanterie : le pompier n’est plus seulement gardien du feu… mais aussi compagnon de loge.
Un humour typique de la Belle Époque, entre prévention sérieuse et satire légère.

Le pompier dans les coulisses – 1864
Au milieu de l’agitation des coulisses, le pompier semble presque faire partie de la troupe. Casque, vareuse, large ceinture et moustache impeccable : impossible pourtant de confondre son rôle avec celui des artistes qui l’entourent.
Sa présence rappelle une réalité beaucoup moins légère : dans les théâtres du XIXe siècle, où décors, toiles, costumes et éclairages multipliaient les risques, la surveillance contre l’incendie était essentielle.
L’image offre ainsi un joli contraste : autour de lui, on prépare le spectacle ; lui veille à ce qu’il puisse avoir lieu sans partir en fumée.

‘France 1864 – Pompier – Tenue de service’, 1864. Source : Gallica – Bibliothèque nationale de France.
Pompier de service à la Comédie Française
Pompier de service, 1958.
Le service de sécurité de la Comédie Française est assuré par des pompiers à qui incombent la surveillance de tout ce qui peut être source d’incendie, d’inondation ou de danger quelconque pour le personnel et le théâtre.
Réf. : Site internet de la Comédie Française (métiers d’hier et d’aujourd’hui. La Comédie-Française est un conservatoire des métiers de la scène et de l’habillement.

Photo. Arlette Lameynardie © Coll. Comédie-Française
Le pompier de service… et celui qui ‘brûle les planches’
Voilà une expression que notre pompier prend un peu trop au sérieux !
Lorsqu’on lui désigne un acteur qui ‘brûle les planches’, il comprend naturellement qu’un incendie menace le théâtre et promet de garder l’œil sur le dangereux artiste : ‘un malheur est si vite arrivé’.
Le gag repose entièrement sur le double sens de ‘brûler les planches’, qui désigne un comédien jouant avec fougue et talent, alors que notre pompier n’y entend, lui, qu’une affaire de feu.

Chromolithographie publicitaire des Biscuits Guillout, 84 rue Rambuteau à Paris, fin du XIXe siècle.
Théâtre des Variétés Le pompier de service
Affiche, fin du 19e siècle.
Cette affiche annonce la comédie Le Pompier de service, en 4 actes et 7 tableaux, donnée au Théâtre des Variétés. La silhouette du sapeur-pompier, en tenue réglementaire, devient ici figure comique et populaire, à la fois gardien vigilant et personnage de théâtre.
Preuve qu’au 19e siècle, le « pompier de service » n’était pas seulement un agent de sécurité… mais déjà un rôle à succès.

Un pompier à monsieur ; chaud ! chaud !
Un pompier à monsieur ; chaud ! chaud ! Petit journal pour rire n° 577
Les coulisses, par E. Riou.
O mademoiselle, si vous saviez combien ma flamme est grande, combien
Mon cœur brûle..
Un pompier à monsieur ; chaud ! chaud !

Vestiaire des pompiers
Dessin signé Maurice de Lambert, fin du 19e siècle.
Dans ce croquis aux traits vifs, le pompier apparaît en coulisses, appuyé contre un comptoir, casque et ceinturons suspendus au mur. Loin de l’héroïsme de l’incendie, c’est un moment d’attente, presque de lassitude.
Une image intime du « pompier de service » au théâtre : discret, présent, entre vigilance et ennui.
