Les grandes familles du théâtre forain
Aux XIXe et XXe siècles, le théâtre forain est souvent une affaire de famille. Comédiens, techniciens et parfois musiciens voyagent ensemble de ville en ville, transportant avec eux non seulement leurs costumes et leurs décors, mais aussi leur théâtre tout entier.
Ces établissements peuvent prendre des dimensions impressionnantes. Derrière une façade parfois richement décorée se cache une véritable salle de spectacle démontable : scène, coulisses, décors, gradins ou sièges et toile de couverture. Certaines peuvent recevoir plusieurs centaines de spectateurs. À chaque étape, la troupe monte son théâtre, joue pendant quelques jours ou quelques semaines, puis démonte l’ensemble avant de reprendre la route. Les sources évoquent des établissements pouvant accueillir de 200 à 1000 spectateurs.
De véritables dynasties se constituent ainsi. Les Créteur-Cavalier, Delamarre, De Blasiis ou Durozier comptent parmi ces familles qui transmettent leur théâtre et leur métier de génération en génération.
Les photographies conservées aujourd’hui sont particulièrement précieuses : elles permettent de découvrir la diversité de ces constructions éphémères, depuis la simple baraque de toile et de bois jusqu’à de vastes établissements dont la façade pouvait presque faire oublier qu’ils étaient destinés à reprendre un jour la route.
Et l’histoire ne s’arrête pas tout à fait là : quelques théâtres ambulants ont prolongé cette tradition jusqu’à une époque très récente, avec des installations plus légères mais toujours fondées sur le même principe : arriver, monter la scène, jouer… puis repartir.

Théâtre Cavalier — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Théâtre Parisien — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Théâtre Berthier-Riga — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Théâtre Créteur-Cavalier — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Théâtre Ferranti-Porte — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Trianon-Théâtre — collection du Musée du Théâtre Forain d’Artenay.

Un théâtre ambulant en tournée à Tournai, en Belgique, avril 2010. La plateforme de la remorque sert de scène et une bâche forme le chapiteau.
Orchestre et théâtre ambulant

Orchestre et théâtre ambulant, par Gavarni, 1843-1844. Un artiste ambulant transporte sur lui instruments de musique et petit théâtre de marionnettes : à lui seul, presque toute une troupe en voyage. Musée Carnavalet, Histoire de Paris.
Petite scène dans le Vieux Paris
En 1900, une petite scène de théâtre accueille des comédiens au cœur du Vieux Paris. Devant eux, le public est installé autour de tables et assiste au spectacle dans une proximité que les grandes salles de théâtre ne permettent guère.
La photographie montre une scène sommaire mais soigneusement décorée, avec rideaux, décor peint et éclairage. Quelques mètres seulement séparent les acteurs des spectateurs : ici, le théâtre se mêle directement à la vie et à l’animation du lieu.
Source : Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Spectacle de théâtre sur une petite scène dans le Vieux Paris, Paris, 1900. Photographie du Photo-Club de Paris.
Théâtre ambulant dans les rues de Paris
Au début du XXe siècle, le théâtre n’est pas toujours enfermé entre quatre murs. À Paris, de petites scènes ambulantes s’installent provisoirement dans les rues et attirent les passants par quelques airs de musique, des saynètes ou des spectacles populaires.
Cette photographie prise entre 1900 et 1906 montre l’un de ces théâtres entouré d’une foule nombreuse. Sur la petite scène, les artistes jouent presque au contact des spectateurs. L’enseigne semble annoncer Les Mousquetaires au couvent, l’opéra-comique de Louis Varney créé en 1880.
Une belle illustration d’un théâtre qui, plutôt que d’attendre son public, s’installe directement sur son chemin.
Source : Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Théâtre ambulant, Paris, entre 1900 et 1906. Photographie de Louis Vert.
Théâtre électrique Grenier
Né en 1855, Ernest Germain Grenier se lance avec son épouse Marie-Louise dans le monde des foires. En 1894, il fonde le Théâtre électrique Grenier, entreprise familiale à laquelle participent leurs cinq enfants et où viendront également s’ajouter des numéros de cirque.
Mais Grenier ne se contente pas du théâtre. Son établissement témoigne de la fascination du public pour les grandes nouveautés de la fin du XIXe siècle : cinématographe, phonographe, biographe, rayons X et attractions scientifiques. Il compte notamment parmi les premiers forains à présenter un phonographe dans son attraction.
Les affiches montrent l’importance prise par cette entreprise itinérante : le Théâtre Grenier voyage avec son matériel et propose plusieurs séances quotidiennes. Après le début de la guerre, la famille installe son cinéma dans la salle de l’Alhambra à Montargis. Ernest Grenier meurt en 1920.
Le Théâtre électrique Grenier illustre ainsi une transformation importante du spectacle forain : la baraque de foire devient aussi un lieu où le public vient découvrir les inventions et les images nouvelles de son époque.
Source : Document consacré à Ernest Germain Grenier et au Théâtre électrique Grenier.

Le Théâtre électrique Grenier, fondé en 1894, installé sur un champ de foire.

Affiche du Théâtre électrique Grenier : cinématographe, attractions diverses et train transportant le théâtre.

Entrée d’une attraction du Théâtre Grenier sur un champ de foire.

Publicité pour le phonographe présenté par M. Grenier.

Jeton du Théâtre électrique Grenier mentionnant notamment le ‘Biographe’, les ‘Rayons X’ et les ‘Attractions diverses’.
Théâtre Itinérant / Ambulant
Bien avant que le théâtre ne s’installe durablement dans des salles, les artistes voyageaient. Dès l’Antiquité, des comédiens se déplacent pour aller à la rencontre du public. Au fil des siècles, cette tradition prend de multiples formes : mystères et farces joués sur les places au Moyen Âge, troupes italiennes de la Renaissance, comédiens parcourant villes et foires aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Le voyage impose aussi toute une organisation. Chariots et voitures transportent acteurs, costumes, décors et accessoires ; une place, une cour ou quelques tréteaux suffisent parfois à faire naître un théâtre. Au XIXe siècle, saltimbanques et spectacles ambulants prolongent cette tradition en mêlant théâtre, musique, acrobatie et bientôt cirque.
Au début du XXe siècle, Firmin Gémier pousse cette idée beaucoup plus loin avec son Théâtre national ambulant : une véritable salle démontable voyageant de ville en ville afin d’apporter le spectacle à ceux qui vivent loin des grandes scènes.
Car le principe du théâtre itinérant tient finalement en peu de mots : lorsque le public ne peut pas venir au théâtre… c’est le théâtre qui vient à lui.
Source : Documents consacrés à l’histoire du théâtre ambulant et du Théâtre national ambulant de Firmin Gémier.

Dionysos sur un char-navire entre deux satyres jouant de l’aulos. Peinture sur un skyphos attique à figures noires, vers 500-450 av. J.-C., British Museum.

Stage Wagon, illustration de J. L. Agasse, XIXe siècle. Chariot itinérant tiré par plusieurs chevaux.

Comédiens itinérants et chariot-théâtre, scène évoquant le théâtre ambulant des XVIIe-XVIIIe siècles.

Saltimbanques en coulisses, peinture du XIXe siècle.

Intérieur du Théâtre national ambulant de Firmin Gémier, début du XXe siècle.
Théâtre national ambulant de Firmin Gémier
Au début du XXᵉ siècle, Firmin Gémier imagine une entreprise aussi ambitieuse sur le plan artistique que technique : faire voyager le théâtre lui-même. Son Théâtre national ambulant doit permettre d’apporter l’art dramatique au public des villes éloignées des grandes scènes, dans l’esprit du théâtre populaire.
Le projet ne consiste donc pas simplement à transporter une troupe, quelques costumes et des décors. Gémier conçoit un véritable théâtre itinérant, dont les différents éléments prennent la route dans plusieurs convois spécialement aménagés. Salle, scène, décors, costumes et loges doivent pouvoir être transportés, montés puis démontés à chaque étape.
Les photographies prises en 1911 par l’Agence Rol donnent une idée saisissante de cette organisation. On y découvre les imposantes locomobiles et les voitures nécessaires au transport, mais surtout le vaste chapiteau une fois installé. À l’intérieur, rien ou presque ne rappelle l’installation provisoire : gradins, scène, coulisses, décor et équipements permettent de retrouver les conditions d’une véritable salle de spectacle.
L’expérience du Théâtre national ambulant s’inscrit dans une volonté plus large : rendre les grandes œuvres accessibles à des spectateurs éloignés des scènes parisiennes. Autour de 1911, le théâtre de Gémier parcourt ainsi différentes régions françaises, faisant de l’itinérance non plus seulement une nécessité de tournée, mais le principe même de son projet artistique.
Cette étonnante entreprise demeure l’un des exemples les plus ambitieux de théâtre itinérant en France : non plus attendre que le public vienne au théâtre, mais mettre le théâtre sur roues et l’envoyer à sa rencontre.
Source : Agence Rol, Théâtre Gémier, photographies de presse, 1911. Gallica – Bibliothèque nationale de France.

Les locomobiles et les voitures assurant le transport du Théâtre national ambulant de Firmin Gémier, 1911.

Une voiture du Théâtre national ambulant de Gémier, spécialement aménagée pour les besoins de la tournée, 1911.

L’intérieur du Théâtre national ambulant : vue de la salle et de la scène avec son décor, 1911.

Le vaste théâtre démontable de Firmin Gémier, photographié lors de son installation, 1911.
Le Théâtre Pierre Junk
Le Théâtre Pierre Junk, du théâtre forain au cinématographe
À la fin du XIXᵉ siècle, les fêtes foraines ne proposent pas seulement manèges et curiosités : elles accueillent aussi de véritables théâtres démontables. Le Théâtre Pierre Junk appartient à cette tradition. Sa façade richement décorée, visible sur ces cartes postales anciennes, donne à la baraque foraine l’apparence d’une véritable salle de spectacle.
L’arrivée du cinématographe va cependant offrir à ces établissements une attraction nouvelle. Après les premières projections publiques parisiennes de 1895, les forains comprennent rapidement tout l’intérêt de cette invention : capables de voyager avec leur matériel, ils contribuent largement à faire connaître les images animées dans les villes de province. C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit le Théâtre Pierre Junk.
À Rouen, le document conservé indique que les premières projections publiques de cinéma eurent lieu à la foire Saint-Romain, notamment dans les baraques du Théâtre Grenier de Pierre Junk et de la ménagerie Bridel. Ces présentations se seraient poursuivies pendant une dizaine d’années, de 1896 à 1907.
Le Théâtre Pierre Junk témoigne ainsi d’une période passionnante où théâtre forain, attractions et cinématographe se côtoient sous une même enseigne. Avant que les salles de cinéma permanentes ne se multiplient, c’est aussi grâce à ces établissements voyageurs que le nouveau spectacle des images animées vient à la rencontre du public.
Source : Document consacré au Théâtre Grenier de Pierre Junk et aux débuts du cinématographe à Rouen.

Théâtre Pierre Junk, photographié le 6 décembre 1905 en Normandie.

Façade du Théâtre Pierre Junk, théâtre forain dont l’imposante devanture permettait d’attirer le public avant même son entrée dans la salle.
Les théâtres forains vus par Bertall

Les Théâtres forains, par Bertall. Quatre scènes croquant avec humour les personnages, costumes et animations qui faisaient vivre les théâtres forains au XIXe siècle.
La troupe ambulante
Au XIXe siècle, toutes les troupes ne disposent pas d’un théâtre fixe. Certaines parcourent les villes avec leurs comédiens, leurs costumes, leurs accessoires et une partie de leurs décors. Le voyage fait alors pleinement partie de la vie théâtrale.
Cette estampe d’Henry Monnier, publiée en 1830, en donne une vision pleine d’humour. Entassés sur une voiture tirée par des chevaux, les artistes voyagent au milieu de leurs bagages et d’éléments de décor : cadre, colonne, costumes et accessoires. Le théâtre est littéralement sur la route.
Ces déplacements n’étaient d’ailleurs pas toujours laissés au hasard. Avant la libéralisation des théâtres en 1864, les directeurs de certaines troupes ambulantes devaient établir à l’avance l’itinéraire de leur campagne et le soumettre à l’administration. Une fois approuvé, celui-ci ne pouvait plus être modifié.
Source : Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent, Paris, Librairie de Firmin-Didot et Cie, 1885.

Troupe ambulante, Henry Monnier (1799-1877), 1830. Source : gallica.bnf.fr / BnF.