La péninsule Ibérique possède une tradition chorégraphique d’une exceptionnelle diversité. Danses populaires, danses de société et formes destinées à la scène s’y sont constamment influencées, donnant naissance à des styles aussi différents que le fandango, la seguidilla, le boléro, la jota ou le flamenco. Certaines de ces danses sont devenues emblématiques de l’Espagne, tandis que d’autres témoignent de traditions régionales propres à l’Espagne et au Portugal. Leur histoire montre comment une pratique populaire peut progressivement être codifiée, transformée par le théâtre et diffusée bien au-delà de son territoire d’origine.

Danse espagnole

Sous le nom de ‘danse espagnole’ se rassemble un ensemble de traditions chorégraphiques très diverses, développées dans les différentes régions d’Espagne. Il ne s’agit donc pas d’une danse unique, mais d’une vaste famille dans laquelle se rencontrent notamment le boléro, le fandango, la jota, la seguidilla et le flamenco. Selon les formes et les régions, la danse peut s’accompagner de chant, de guitare ou de castagnettes.

À partir de la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, ces danses connaissent un important succès au-delà des frontières espagnoles. Elles sont présentées dans les théâtres et sur les scènes européennes, où le public découvre leurs rythmes, leurs costumes et une gestuelle perçue comme particulièrement caractéristique de l’Espagne.

Cette diffusion contribue à faire de la danse espagnole un véritable genre de spectacle. Les artistes en tournée présentent au public européen différentes danses régionales, parfois réunies au sein d’un même programme. L’image de l’Espagne dansée se construit ainsi autant à partir de traditions locales que de leur adaptation à la scène.

La lithographie qui accompagne cet article en constitue un intéressant témoignage. Elle présente une troupe de danseurs espagnols : Mademoiselle Serral et Monsieur Camprubi y sont associés au boléro, tandis que Madame Dubinon et Monsieur Font exécutent les ‘Corraleros de Sevilla’. Les noms inscrits sous l’image correspondent vraisemblablement à des interprètes de troupes espagnoles circulant en Europe au début du XIXe siècle.

La danse espagnole apparaît ainsi comme un ensemble particulièrement riche, à la croisée de la tradition populaire, de la danse de société et du spectacle. Sa diffusion européenne au XIXe siècle contribuera durablement à l’engouement pour les danses espagnoles et à leur présence sur les scènes.

Troupe de danseurs espagnols : boléro et danse de Séville, vers 1825-1840. À gauche, Mademoiselle Serral et Monsieur Camprubi sont représentés dansant le boléro ; à droite, Madame Dubinon et Monsieur Font exécutent les ‘Corraleros de Sevilla’. Cette lithographie allemande témoigne du succès rencontré par les danses espagnoles sur les scènes européennes au début du XIXe siècle, entre documentation des pratiques chorégraphiques et goût du public pour les danses dites ‘nationales’.

Boléro

Né en Espagne à la fin du XVIIIe siècle, le boléro est une danse de couple qui connaît rapidement un grand succès, d’abord dans son pays d’origine puis sur les scènes européennes.

Son caractère repose sur l’association d’un rythme nettement marqué, d’attitudes élégantes et d’une gestuelle expressive. Généralement accompagné par la guitare et les castagnettes, il offre aux danseurs l’occasion de jouer autant sur la précision du mouvement que sur la présence scénique et le dialogue entre partenaires.

Au XIXe siècle, le boléro devient l’une des danses les plus immédiatement associées à l’image de l’Espagne. Sa diffusion sur les scènes européennes contribue à nourrir le goût du public pour les danses espagnoles, leurs rythmes caractéristiques, leurs costumes et leur dimension spectaculaire.

Cette popularité dépasse d’ailleurs le seul domaine de la danse : le boléro inspire également de nombreux compositeurs et chorégraphes, qui contribuent à prolonger son rayonnement bien au-delà de sa pratique originelle.

À la fois danse de couple, forme de spectacle et source d’inspiration artistique, le boléro occupe ainsi une place importante dans l’histoire de la danse espagnole des XVIIIe et XIXe siècles.

Manuela Perea, dite ‘La Nena’, et Felix Garcia dansant le ‘Bolero Caleta’, vers 1840-1852. Cette lithographie montre un couple de danseurs espagnols muni de castagnettes et illustre l’élégance des attitudes, le dialogue entre partenaires et la dimension scénique du boléro au XIXe siècle. Source : British Museum, inv. 1852,1009.724 — Wikimedia Commons, domaine public.

Escuela bolera

L’Escuela bolera est l’une des formes majeures de la danse espagnole savante. Elle se constitue progressivement entre le XVIIIe et le XIXe siècle à partir de danses populaires espagnoles, tout en intégrant des influences venues des danses de cour françaises et italiennes et de la technique classique. Elle devient ainsi une véritable école chorégraphique, avec son vocabulaire, ses règles et son enseignement.

Elle se développe particulièrement en Andalousie, où apparaissent des académies et des maîtres qui contribuent à fixer et à transmettre cette manière de danser. Au XIXe siècle, les danses dites ‘boleras’ sont également connues comme ‘danse espagnole’ ou ‘danse nationale’ et connaissent un important succès sur les scènes.

L’Escuela bolera se caractérise par une grande élégance du port de bras, des poses très dessinées, des tours, des sauts et un travail de pieds parfois extrêmement complexe. Les castagnettes, ou ‘palillos’, occupent également une place importante : le danseur doit coordonner leur rythme avec celui des pas et de la musique. Cette virtuosité rapproche parfois la technique de celle du ballet tout en conservant une identité profondément espagnole.

Son répertoire comprend des formes issues ou inspirées de danses telles que le boléro, la seguidilla, le fandango, la cachucha, le zapateado ou encore certaines sevillanas boleras. Ces danses sont progressivement adaptées à la scène et enrichies de figures destinées à mettre en valeur la virtuosité des interprètes.

Au fil du temps, l’Escuela bolera entretient également des échanges avec le flamenco et avec la danse classique espagnole. Certains pas, attitudes et procédés circulent d’un univers à l’autre, ce qui explique qu’elle occupe aujourd’hui encore une place essentielle dans l’enseignement de la danse espagnole et dans le répertoire du Ballet Nacional de España.

L’Escuela bolera constitue ainsi un véritable trait d’union entre danse populaire, danse académique et danse théâtrale. Par son élégance, sa difficulté technique et l’usage virtuose des castagnettes, elle représente l’une des expressions les plus raffinées de la tradition chorégraphique espagnole.

Danseuse de l’Escuela bolera avec castagnettes, vers 1850. Ce daguerréotype exceptionnel montre une interprète prenant une attitude de danse bolera, probablement Marie Guy-Stéphan. Le port des bras, les castagnettes et la pose très dessinée illustrent la rencontre entre technique académique, virtuosité et tradition espagnole caractéristique de l’Escuela bolera au XIXe siècle.  Source : photographe inconnu, Danseuse de l’Escuela bolera, vers 1850 — Fototeca del IPCE, Instituto del Patrimonio Cultural de España, Madrid — domaine public.

Fandango

Attesté en Espagne dès le début du XVIIIe siècle, le fandango est une danse de couple vive et expressive qui connaît rapidement une grande popularité. Traditionnellement accompagné par la guitare, les castagnettes et parfois le chant, il associe rythme animé, virtuosité et jeu de séduction entre les partenaires.

Sa structure favorise l’alternance entre déplacements, poses et échanges entre les deux danseurs. Le dialogue chorégraphique tient une place essentielle : chacun répond à l’autre par le geste, le regard, les changements de direction et les accents rythmiques, donnant souvent au fandango une dimension théâtrale.

Au cours du XVIIIe puis du XIXe siècle, le fandango se diffuse largement dans différentes régions d’Espagne. Il donne naissance à de nombreuses variantes locales, dont certaines prennent une identité très marquée selon les traditions musicales et chorégraphiques régionales.

Son succès dépasse rapidement les frontières espagnoles. Le fandango gagne les théâtres et les scènes européennes, où il contribue fortement à l’image d’une Espagne rythmée, colorée et expressive. Il inspire également de nombreux compositeurs, séduits par son caractère immédiatement reconnaissable et par la vivacité de sa pulsation.

À la croisée de la danse populaire, de la danse de couple et du spectacle, le fandango occupe ainsi une place majeure dans l’histoire de la danse espagnole. Son influence se retrouve aussi dans plusieurs traditions régionales et dans certains répertoires liés au flamenco.

‘Le Fandango’, Espagne, 1812. Un couple danse sur la terrasse d’une auberge, entouré de spectateurs. Réalisée en Espagne au début du XIXe siècle, cette aquarelle témoigne de la pratique du fandango comme danse de couple populaire, fondée sur le rythme, le jeu des attitudes et le dialogue entre les partenaires. Source : Otto Baron Howen, Le Fandango, Espagne, 1812, Rijksmuseum, Amsterdam — CC0 / domaine public.

Flamenco

Développé en Andalousie, principalement à partir des XVIIIe et XIXe siècles, le flamenco est le résultat de la rencontre de plusieurs traditions culturelles. Les populations gitanes d’Espagne y jouent un rôle essentiel, aux côtés d’autres influences présentes dans le sud de la péninsule Ibérique.

Le flamenco ne se réduit pas à la danse. Il associe trois dimensions principales : le chant, appelé ‘cante’, la guitare, ou ‘toque’, et la danse, le ‘baile’. À cet ensemble peuvent s’ajouter les frappes de mains, les ‘palmas’, ainsi que différents jeux rythmiques qui renforcent le dialogue entre les interprètes.

Le danseur ou la danseuse ne cherche pas seulement à exécuter des pas. La posture, le regard, les mouvements des bras, le travail des mains et les frappes de pieds participent pleinement à l’expression. L’intensité dramatique et la relation avec le chant et la guitare donnent au flamenco une dimension profondément théâtrale.

Le flamenco comprend de nombreux styles appelés ‘palos’. Chacun possède son propre caractère, son rythme et son atmosphère. Certains sont graves et intenses, d’autres plus légers, rapides ou festifs. Cette diversité explique la grande richesse du répertoire flamenco.

Au cours des XIXe et XXe siècles, le flamenco quitte progressivement les cercles familiaux et les lieux de sociabilité pour gagner les cafés chantants, les théâtres puis les grandes scènes internationales. Cette diffusion contribue à en faire l’une des expressions artistiques les plus immédiatement associées à l’Espagne.

Le flamenco est aujourd’hui à la fois une tradition vivante, un art de scène et une pratique chorégraphique en constante évolution. Sa force tient précisément à cette alliance entre musique, rythme, improvisation et expression personnelle.

‘Café cantante’, Séville, vers 1888. Cette photographie d’Emilio Beauchy montre l’univers des cafés chantants sévillans dans lequel le flamenco s’affirme au XIXe siècle comme véritable art de scène. Danse, guitare et présence des interprètes y illustrent l’alliance entre ‘baile’, ‘toque’ et expression théâtrale caractéristique du flamenco.  Source : Emilio Beauchy, Café cantante, Séville, vers 1888, tirage à l’albumine, collection C. Teixidor — Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Jota

Présente dans plusieurs régions d’Espagne et particulièrement associée à l’Aragon, la jota est une danse vive généralement exécutée en couple. Elle occupe une place importante dans les traditions populaires espagnoles et possède de nombreuses variantes selon les régions.

La danse se caractérise par une grande énergie. Pas rapides, sauts et déplacements du couple donnent à son exécution un caractère animé et souvent spectaculaire. Selon les traditions locales, les danseurs peuvent également utiliser des castagnettes, qui renforcent encore l’accompagnement rythmique.

La jota est étroitement liée à la musique et au chant. Son accompagnement peut faire intervenir différents instruments, tandis que la relation entre musique, rythme et mouvement reste essentielle à la danse.

L’une des particularités de la jota est précisément sa diversité. Elle ne constitue pas une forme absolument uniforme : différentes régions d’Espagne ont développé leurs propres manières de la danser et de l’accompagner, donnant naissance à de nombreuses formes locales.

Cette richesse régionale explique la place durable qu’elle occupe dans le patrimoine espagnol. À la fois danse, musique et tradition populaire, la jota demeure l’une des expressions caractéristiques du patrimoine chorégraphique et musical de l’Espagne.

‘Aragón. La jota’, Joaquín Sorolla, 1914. Dans cette grande composition consacrée à l’Aragon, Sorolla représente la jota au cœur de la tradition populaire régionale. Costumes, attitudes, mouvement collectif et caractère festif illustrent la place essentielle de cette danse dans le patrimoine chorégraphique et musical aragonais. Source : Joaquín Sorolla, Aragón. La jota, 1914, série Visión de España, Hispanic Society of America, New York — domaine public

Seguidilla

Connue en Espagne depuis plusieurs siècles et particulièrement populaire à partir du XVIIIe siècle, la seguidilla appartient à ces traditions où danse, musique et chant sont étroitement associés.

Généralement exécutée en couple, elle se distingue par une allure vive et animée. Les jeux de pieds occupent une place importante dans la danse, tandis que les castagnettes accompagnent fréquemment les mouvements et renforcent le rythme.

La seguidilla ne constitue cependant pas une forme unique et immuable. Sa large diffusion dans la péninsule a favorisé l’apparition de nombreuses variantes régionales, chacune pouvant présenter ses propres particularités musicales ou chorégraphiques.

Cette diffusion contribue à en faire une forme particulièrement représentative de la richesse des traditions espagnoles. Danse populaire et forme musicale se développent parallèlement, permettant à la seguidilla de dépasser le seul cadre de la danse.

Sa structure musicale inspire en effet également des compositeurs et trouve sa place dans différentes œuvres théâtrales, témoignant de son passage progressif de la tradition populaire vers la scène et la création artistique.

La seguidilla occupe ainsi une place importante dans l’histoire de la danse espagnole : vive, rythmée et profondément liée au chant et à la musique, elle illustre les échanges constants entre pratiques populaires et spectacle.

‘La danse improvisée (seguidilla manchega)’, La Manche, 1874. Gustave Doré représente une scène de seguidilla populaire observée lors d’un voyage en Espagne. Les couples, les attitudes arrêtées et l’animation de la scène témoignent du caractère à la fois dansé, musical et collectif de cette tradition espagnole. Source : Gustave Doré, La danse improvisée (seguidilla manchega), dans Charles Davillier, L’Espagne, Paris, Hachette, 1874 — Biblioteca General Antonio Machado, Universidad de Sevilla / Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0

Danses portugaises

Les danses portugaises regroupent un ensemble très varié de traditions régionales, profondément liées à la vie populaire, aux fêtes locales, aux travaux agricoles et aux célébrations communautaires. Comme en Espagne, il n’existe donc pas une seule ‘danse portugaise’, mais une multitude de formes propres aux différentes régions du pays.

Dans le Minho, au nord du Portugal, le vira est l’une des danses les plus caractéristiques. Généralement exécuté en couple ou en groupe, il repose sur des déplacements tournoyants, des changements de partenaires et un rythme vif. Le malhão, également très répandu dans le nord, associe danse et chant dans une ambiance souvent festive.

Plus au sud, en Algarve, le corridinho se distingue par sa rapidité. Les couples tournent et se déplacent vivement au rythme d’une musique entraînante, dans une danse qui demande autant de précision que d’endurance.

Dans le Ribatejo, le fandango portugais occupe une place particulière. Souvent dansé par deux hommes face à face, il met en valeur le jeu des pieds, les frappes rythmiques et une forme de défi chorégraphique. Bien qu’il partage son nom avec le fandango espagnol, il possède au Portugal une identité régionale propre.

D’autres formes, comme le bailinho da Madeira, témoignent encore de cette diversité. Costumes traditionnels, instruments populaires, chants et danses se répondent, donnant à chaque région une manière particulière d’exprimer son identité.

Ces danses ont longtemps été transmises oralement et pratiquées dans les villages et les communautés locales. Au XXe siècle, les groupes folkloriques contribuent largement à leur conservation et à leur présentation sur scène, en codifiant parfois des pratiques qui étaient auparavant plus spontanées.

Les danses portugaises illustrent ainsi la richesse du patrimoine chorégraphique de la péninsule Ibérique : derrière leur caractère festif se révèle une grande diversité de traditions régionales où musique, costume, chant et mouvement restent étroitement liés.

Rancho Folclórico de Figueiró dos Vinhos, Portugal, 1933. Cette photographie d’un groupe folklorique portugais en costumes traditionnels témoigne de la transmission collective des danses régionales au début du XXe siècle. Ces ensembles contribuent à préserver et à diffuser un répertoire très diversifié associant danse, musique, chant et traditions locales. Source : Estúdio Albuquerque, Rancho Folclórico de Figueiró dos Vinhos, 1933 — Biblioteca Municipal de Figueiró dos Vinhos / Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0.