Répétitions
On appelle ainsi la longue série de travaux et d’études préparatoires auxquels se livre le personnel d’un théâtre pour apprendre une pièce nouvelle et la mettre en état d’être offerte au public. Un écrivain peu au courant du sujet qu’il traitait a écrit ingénument ceci : ‘Les premières répétitions se font, le manuscrit à la main, devant l’auteur et le metteur en scène. Tandis que l’un et l’autre s’évertuent à faire comprendre l’esprit de la pièce, à en régler les positions et le mouvement, les acteurs causent de leurs petites affaires, maudissent la critique, cassent du sucre, devinent des mots carrés ; les dames brodent, tricotent, ourlent des mouchoirs, sans autrement s’occuper de la question théâtrale. Enfin, les rôles sont sus, ça se fond, l’auteur, après ce purgatoire, voit arriver le jour de la première.‘
Il faut n’avoir jamais mis le pied dans un théâtre pour se livrer à de tels enfantillages de plume; il faut ignorer complètement la nature du travail scénique pour croire que les choses se font ainsi toutes seules et sans que personne y mette du sien; il faut surtout n’avoir jamais assisté à une de ces grandes répétitions générales qui durent parfois de sept heures du soir à trois et quatre heures du matin, où l’on passe trois ou quatre heures entières sur un seul acte, sur un seul tableau, d’où chacun sort rompu, harassé, énervé, n’en pouvant plus, il faut n’a- voir rien vu de tout cela pour écrire sans rire de telles balivernes et traiter ainsi par-dessous la jambe un travail aussi sérieux, aussi rude, parfois aussi cruel que celui du théâtre.

Théâtre du Gymnase. Une répétition de l’Abbé Constantin, pièce en quatre actes, tirée du roman de M. Ludovic Halèvy, par MM. Hector Crèmieux et Pierre Decourcelle Dessin de M. Paul Destez. 1887
Entrer en répétitions
’Entrer en répétitions’ marque le véritable commencement de la vie scénique d’une pièce. Le texte quitte progressivement la table de l’auteur pour passer entre les mains des interprètes et de ceux qui préparent sa représentation.
Au XIXᵉ siècle, l’expression appartient pleinement au vocabulaire des théâtres. Elle ne désigne pas une répétition particulière, mais le moment où une œuvre est officiellement mise à l’étude. Le Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent, publié en 1885, en donne une définition très précise : lorsqu’une pièce est mise à l’étude et que commencent les premiers travaux qui s’y rapportent, on dit ‘qu’elle entre en répétitions’.
Commencent alors les premières lectures, l’apprentissage des rôles et le travail des scènes. C’est donc logiquement la première étape du parcours des répétitions, bien avant le filage, la couturière ou la générale : le spectacle n’existe pas encore devant le public, mais sa préparation vient véritablement de commencer.

Groupe souris, théâtre de la Gaîté, Le Petit Poucet, photographie de l’atelier Nadar, 1885. Source : gallica.bnf.fr / BnF.
Répétition à L’italienne - L’italienne
La ‘répétition à l’italienne’, plus simplement appelée ‘l’italienne’, est une répétition consacrée avant tout au texte et à sa mémorisation. Les comédiens enchaînent leurs répliques rapidement, sans chercher véritablement le ton, l’expression ou les déplacements.
L’objectif est de vérifier que chacun possède parfaitement son rôle, mais surtout que les dialogues s’enchaînent sans hésitation. Le jeu est volontairement laissé de côté : on travaille les mots, les répliques, les entrées de parole et la continuité du texte.
C’est un exercice particulièrement utile au cours des répétitions : débarrassé provisoirement de la mise en scène, le comédien peut se concentrer sur cette mécanique essentielle du théâtre, savoir son texte et savoir exactement quand le dire.

Henri-Patrice Dillon, Répétition de La Sérénade de Jean Jullien au Théâtre Libre, 1889. Musée Carnavalet – Histoire de Paris.
Répétition à l’allemande – L’allemande
La ‘répétition à l’allemande’, ou simplement ‘l’allemande’, est avant tout consacrée aux déplacements et à l’occupation de l’espace scénique. Les comédiens parcourent rapidement tout ou partie de la pièce en respectant les mouvements prévus par la mise en scène, tandis que le texte peu être dit sans véritablement être joué, voire abrégé.
On peut ainsi la considérer comme une sorte d’italienne en mouvement : là où l’italienne privilégie l’enchaînement du texte, l’allemande y ajoute les positions, les entrées, les sorties et les déplacements. Elle permet aux interprètes d’inscrire physiquement la mise en scène dans leur mémoire.
L’exercice prend une importance particulière lorsque la troupe arrive dans un nouveau théâtre : il faut alors prendre possession du plateau, retrouver ses repères et adapter les déplacements au nouvel espace.

Une répétition sans costumes. Les comédiens répètent sur le plateau dans le décor, sans les costumes de représentation. Une scène qui évoque particulièrement le travail des positions et des déplacements propre aux répétitions de mise en place.
Répétition d’ensemble
La ‘répétition d’ensemble’ intervient lorsque le travail individuel ou séparé des scènes commence à laisser place à celui de l’ensemble du spectacle. Les comédiens répètent alors les différentes parties dans leur continuité, avec les déplacements, les entrées et les sorties prévus par la mise en scène.
Elle permet de vérifier la cohérence générale : rythme des scènes, enchaînements, positions des interprètes et coordination entre les différents participants. Chacun ne travaille plus seulement son propre rôle, mais doit désormais trouver sa place dans une mécanique collective.
La répétition d’ensemble constitue ainsi une étape importante avant les répétitions plus avancées et le filage : les morceaux travaillés séparément commencent véritablement à devenir un spectacle.

Répétition d’ensemble. Vue du plateau depuis les coulisses : plusieurs interprètes répètent dans le décor, tandis que la scène est observée depuis les côtés. Une intéressante évocation du travail collectif avant la représentation.
Répétition sur la scène

Le Panorama. La Danse – l’Opéra. Paris s’amuse n° 6 - 1897
Dans le guignol
Comment on monte un opéra.
C’est d’illusion que vit l’art du théâtre. Mais, si nous aimons à nous prêter aux séductions d’une illusion artistique, c’est une tendance non moins impérieuse de notre esprit de chercher le comment des choses et de vouloir pénétrer les secrets qu’on s’efforce de nous dérober.
De là vient l’intense curiosité qu’excite dans le public tout ce qui lui révèle un peu de l’envers du théâtre. En parcourant les mystérieux dessous de notre grand Opéra, en assistant au travail des répétitions, notre lecteur s’initiera aux multiples efforts dont chaque représentation est le résultat et le brillant épanouissement qui paraissent souvent sur la scène.

L’auteur et le directeur assistent aux dernières répétitions, installés dans le guignol, sortie de petit théâtre en forme de guignol qu’on établit sur la scène en vue de parer aux courants d’air. Ils peuvent enfin se rendre compte du jeu des acteurs qui désormais répètent, non plus en tenue de civile, mais dans le costume de leur rôle.
Planter un acte
Locution du langage théâtral, qui signifie mettre un acte en scène, régler tous les mouvements, toutes les évolutions du personnel, arrêter la façon dont se feront les entrées, les sorties, de manière qu’aucune erreur, aucune hésitation ne puisse se produire de la part de ceux qui coopèrent à l’action scénique. Lorsqu’un acte est planté, on passe à un autre.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

Me Réjane et les soldats. Vaudeville. Madame Sans Gêne. Atelier Nadar. 1893. Source gallica.bnf.fr / BnF
Raccord
Dans le langage des coulisses, le ‘raccord’ est une répétition partielle : contrairement au filage, on ne reprend pas nécessairement toute la pièce, mais seulement les passages qui demandent à être revus, corrigés ou remis en place. Le Dictionnaire de la langue verte de Delvau, complété par Gustave Fustier en 1883, le définit simplement comme une ‘répétition partielle d’une pièce’.
Le raccord peut avoir plusieurs fonctions. Lorsqu’une pièce du répertoire n’a pas été jouée depuis quelque temps, on reprend les scènes susceptibles de provoquer une hésitation. Lorsqu’un nouvel artiste reprend un rôle, on répète uniquement les scènes auxquelles il participe.
Mais le raccord intervient aussi après la première. Dès 1835, le Petit dictionnaire des coulisses le décrit comme la répétition faite le lendemain afin de régler les corrections et les coupures. Le dictionnaire de 1885 confirme cet usage : on revient alors sur ce que la première représentation a révélé d’imparfait, on pratique certaines coupures et l’on modifie au besoin quelques jeux de scène.
Le raccord est donc, en quelque sorte, la répétition de réparation du spectacle : on ne recommence pas tout, on resserre les boulons là où c’est nécessaire.

La Répétition – Les Comédiens de société, lithographie satirique, XIXᵉ siècle. Une jeune comédienne, très investie dans son rôle, reçoit à genoux la bénédiction de son partenaire, sous l’œil attentif du souffleur, texte en main. La légende joue sur le décalage entre l’émotion dramatique de la scène et la réalité beaucoup plus prosaïque de la répétition : ‘Oh ! ma fille… reçois la bénédiction d’un vieillard !…’
Le filage
Le ‘filage’ est une étape essentielle des répétitions. Après avoir travaillé la pièce scène par scène, les comédiens la reprennent en continu, dans l’ordre du spectacle, sans interrompre systématiquement le travail pour reprendre un détail. C’est précisément ainsi que ton document le définit : ‘Répétition en continu d’un spectacle travaillé tout d’abord scène par scène.‘
Le filage permet de vérifier ce que le travail fragmenté ne montre pas toujours : l’enchaînement des scènes, le rythme général, les entrées et sorties, les changements et la continuité du jeu. La pièce commence alors à être éprouvée comme un tout.
À mesure que la première approche, les filages permettent ainsi de repérer les longueurs, les hésitations ou les problèmes d’enchaînement. On ne répète plus seulement des scènes : on commence véritablement à faire tourner le spectacle.

Répétition des Misérables. Billet donnant accès à une répétition des Misérables au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le vendredi 15 à 12 h 30, 1878. Document particulièrement intéressant puisqu’il témoigne matériellement de l’accès à une répétition théâtrale au XIXᵉ siècle. Maison de Victor Hugo – Hauteville House.

MM. Gauthier et Vincent dans La Retraite, théâtre du Vaudeville, photographie de l’atelier Nadar, 1905. Source : gallica.bnf.fr / BnF.
Rognures / Coupures
Aux répétitions on fait ce qu’on nomme en style de coulisses la chasse aux mots, on pèse les expressions qui seraient de nature à choquer l’oreille chaste du public. On sacrifie les détails oiseux et l’on fait des coupures ou des rognures. Voltaire écrivait aux comédiens français, après la représentation de l’Orphelin de la Chine : « Si vous trouvez quelques longueurs dans le cours de l’ouvrage, je vous permets de faire des coupures, ce sont des citoyens qu’il faut quelquefois sacrifier au salut de la République, mais faites-en sorte qu’on en use modérément, car les faux connaisseurs sont souvent plus à craindre que ceux qui sont bonnement ignorants. »
Lemière écrivait à propos d’une tragédie qu’il fallait corriger aux répétitions : « Je ne suis point de ces gens qui sont indulgents pour leurs enfants, je les traite, au contraire, comme on les traitait à Sparte, où l’on faisait mourir tous ceux qui venaient au monde borgne, boiteux et tortus. »
Petit dictionnaire des coulisses. Publié par Jacques-le-souffleur ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835

Guyon, Gobain. Folies- Dramatiques. Surcouf. 1887. Atelier Nadar. Source gallica.bnf.fr / BnF
La couturière
C’est souvent aussi l’avant-dernière répétition avant la première représentation. Elle a pour objectif de tester la pièce avec tous les costumes, de fixer les dernières retouches, d’optimiser les changements et l’habillage. Le nom vient du fait qu’elle permettait aux couturières de faire les dernières retouches aux costumes.
Appelé aussi : Répétition des couturières

Répétition du Ballet de l’Opéra. Paul Renouard (1845-1924). Dessinateur. Une répétition du ballet, Opéra Henri VIII. 1883. Source gallica.bnf.fr / BnF
Répétition - La colonelle
Dans le vocabulaire du théâtre, ‘la colonelle’ désigne la répétition qui précède immédiatement la répétition générale. Son nom repose sur un jeu de mots emprunté à la hiérarchie militaire : puisque le colonel se situe juste au-dessous du général, la ‘colonelle’ vient naturellement avant la ‘générale’.
À ce stade, le spectacle est déjà très avancé. La colonelle permet d’effectuer l’une des dernières vérifications d’ensemble avant la générale : continuité de la représentation, jeu des interprètes, déplacements et enchaînements doivent désormais fonctionner comme lors d’une véritable représentation.
Le terme est un bel exemple de ce vocabulaire imagé et volontiers humoristique propre aux gens de théâtre : après la colonelle viendra la générale… et la première n’est plus très loin.

Alexandre Ferdinandus (1850-1888), Une répétition d’Hamlet à l’Opéra, 1868. Dessin montrant une répétition sur la vaste scène de l’Opéra, avec interprètes, musiciens et personnel réunis pour le travail d’ensemble. Source : gallica.bnf.fr / BnF.
Répétition - La générale
La ‘répétition générale’, plus simplement appelée ‘la générale’, est la dernière répétition avant la première représentation. Contrairement aux répétitions précédentes, elle doit permettre de parcourir l’intégralité du spectacle dans des conditions aussi proches que possible de celles de la représentation publique.
Costumes, décors, éclairages, son et durée réelle du spectacle sont alors réunis. Il ne s’agit plus seulement de travailler le jeu ou les enchaînements : tout doit fonctionner ensemble. La générale constitue en quelque sorte une première représentation… sans être encore tout à fait la première.
Elle peut d’ailleurs se dérouler devant un public choisi : amis, invités et parfois journalistes sont admis dans la salle. La générale occupe ainsi une place particulière dans la vie théâtrale : dernière possibilité de vérifier et d’ajuster le spectacle avant que le véritable public ne prenne possession de la salle.

Cham (Amédée Charles de Noé, dit), Répétition générale sur le théâtre de Marseille. Caricature montrant avec humour le travail des interprètes au cours d’une générale. Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Une répétition générale aux Français (Hernani). Le public élégant installé dans les loges rappelle que la générale pouvait déjà constituer un véritable rendez-vous mondain, à mi-chemin entre répétition et représentation.

Une répétition générale, illustration publiée dans La Vie parisienne, 24 novembre 1877. Cette grande composition montre tout ce qui constitue les coulisses d’une générale : artistes, musiciens, décors, machinerie, accessoires et personnel du théâtre réunis autour du spectacle. Source : Maison de Victor Hugo – Hauteville House.
La veille d’une première
La veille d’une première est l’un de ces moments où le théâtre est encore un immense chantier, quelques heures seulement avant de devenir spectacle. Tandis que les artistes achèvent leurs répétitions, machinistes, décorateurs, accessoiristes et ouvrières poursuivent les derniers préparatifs.
Un reportage consacré aux coulisses de l’Opéra décrit ainsi une scène faiblement éclairée où les machinistes mettent ‘la dernière main à un décor’, tandis que des ouvrières terminent encore quelques points sur une toile de fond. Tout doit être prêt pour le lendemain, et l’activité se poursuit jusque dans les détails qui resteront invisibles au public.
Le document rappelle également l’importance considérable des équipes nécessaires au seul service des décors : deux chefs machinistes, quatre chefs de brigade, quatre-vingts machinistes titulaires auxquels pouvaient s’ajouter de nombreux auxiliaires.
La veille de la première révèle ainsi l’envers du décor : avant les lumières, les costumes et les applaudissements, il reste quelques heures pour terminer, ajuster, vérifier… et faire en sorte que, le lendemain, le public ne se doute de rien.

La scène de l’Opéra la veille d’une première. Dans la pénombre du plateau, machinistes et ouvrières achèvent la mise en place et les dernières retouches d’un décor avant la représentation. Illustration publiée dans Les Mystères du théâtre – Comment on monte un opéra, Lectures pour tous.
La première représentation - La première
La ‘première’ est le moment où le spectacle, après toutes les étapes des répétitions, rencontre enfin officiellement son public. Pourtant, au XIXᵉ siècle, la frontière entre générale et première pouvait être beaucoup moins nette qu’on pourrait l’imaginer.
En 1836, L’Indiscret. Souvenir des coulisses résume la situation avec une formule savoureuse : ‘Une première, c’est le plus souvent la dernière répétition générale.’ Costumes encore embarrassants, décors arrivés tardivement, entractes trop longs, inquiétudes et imprévus pouvaient ainsi accompagner la soirée.
Mais la première est aussi une véritable épreuve publique. La salle est pleine, les regards sont attentifs et le succès comme l’échec peuvent se décider en quelques heures. Après des semaines de travail à huis clos, auteurs, artistes et directeurs découvrent enfin comment le spectacle est reçu.
C’est donc l’aboutissement de tout le parcours des répétitions : le travail s’arrête, la représentation commence… du moins en principe !

André Devambez, Une première au théâtre Montmartre. Une vision saisissante du public d’une première : salle comble, spectateurs serrés au parterre et dans les galeries, tous les regards tournés vers la scène. Reims, Musée des Beaux-Arts, inv. 907.19.294. Photo : © Christian Devleeschauwer.
Répétition au Châtelet. 1879

Le monde illustré (1879). Le théâtre Illustré – Une promenade dans les coulisses du Châtelet pendant la représentation de la ‘Vénus noire’ (Dessin de M. Vierge)

Le maître de ballet / Les Miams-Niams et l’avertisseur

Les caresses de la girafe

L’arrivée des chevaux

Le régisseur et les présents du roi Mounza

Le tonnerre

Un refus d’entrée en scène / Un passage difficile

Les danseuses et le dromadaire

La manœuvre du bateau à vapeur

Théâtre du Châtelet, La Vénus noire. 1879. Texte d’E. Grand (18..-18..). Source gallica.bnf.fr / BnF
Répétition de Samson et Dalila

Une répétition de Samson et Dalila, 19… Delaroche, Paul Charles (1886-1914). Dessinateur. Source gallica.bnf.fr / BnF ».