Acteur égorgé sur scène - 1910

Le théâtre aime les drames. Mais, en octobre 1910, au théâtre Actualidades de Carthagène, en Espagne, la réalité semble avoir brutalement dépassé la fiction.

Antonio Gonzalez, comédien apprécié du public, vient d’apprendre que le directeur du théâtre, Salvador Sorel, ne souhaite plus conserver ses services. L’affaire aurait pu se terminer par un simple départ de la troupe. Elle prend pourtant une tout autre tournure.

Alors que Sorel, lui-même comédien, se trouve sur scène, Gonzalez se précipite sur lui, un rasoir à la main, et lui tranche la gorge. Devant les spectateurs, le spectacle devient soudain terriblement réel. La salle est saisie de panique et le public se rue vers les portes tandis que l’agresseur est arrêté sur-le-champ.

Quelques jours plus tard, Le Petit Journal raconte le fait divers à ses lecteurs et l’accompagne d’une spectaculaire illustration. Le dessinateur choisit précisément l’instant de l’agression : les costumes de théâtre, les décors et les loges donnent encore l’apparence d’une représentation, tandis que les spectateurs comprennent, horrifiés, que ce qui se déroule devant eux n’est plus du théâtre.

Un de ces rares et sinistres moments où l’expression ‘le drame se joue sur scène’ n’avait malheureusement rien d’une métaphore.

Source : Le Petit Journal, supplément illustré, dimanche 23 octobre 1910, ‘Un acteur égorgé en scène’. Le journal rapporte le drame survenu au théâtre Actualidades de Carthagène.

Un acteur égorgé en scène, illustration publiée dans le Supplément illustré du Petit Journal, n° 344, dimanche 23 octobre 1910.

Duel mortel sur la scène de Carmen – 1913

Il est des soirs où le théâtre rejoint dangereusement la réalité. En 1913, dans un théâtre espagnol d’Argamasilla de Alba, dans la province de Ciudad Real, une représentation de Carmen aurait ainsi connu un dénouement que Georges Bizet lui-même n’avait pas prévu.

Deux artistes de la troupe, un ténor et un baryton, se vouaient depuis longtemps une haine tenace, nourrie, selon le récit publié à l’époque, par une rivalité amoureuse. Les deux hommes auraient même décidé de régler leur différend par un combat à mort, mais avec une curieuse conscience professionnelle : ils auraient convenu d’attendre la dernière représentation de la saison afin de ne pas perturber les spectacles précédents !

Ce dernier soir, on joue justement Carmen. Au troisième acte, Escamillo s’apprête à entrer dans l’arène et adresse à Carmen sa célèbre déclaration. C’est alors que, sous les yeux des spectateurs, Don José se précipite sur lui, une navaja à la main. Escamillo tire à son tour une arme semblable. Cette fois, les couteaux ne sont plus des accessoires de théâtre : le combat est bref et le ténor, frappé au cœur, s’effondre aux pieds de son rival.

Le Petit Journal s’empare de l’histoire et en fait la une de son supplément illustré du 6 avril

L’image joue volontairement sur la confusion entre fiction et réalité : costumes de toréadors, arène et public composent encore le décor de Carmen, mais le duel qui s’y déroule n’appartient plus, selon le journal, au livret.

Une histoire saisissante où, pour quelques instants, les spectateurs ne savaient sans doute plus très bien où finissait Carmen… et où commençait le fait divers.

Source : Le Petit Journal, supplément illustré, dimanche 6 avril 1913, récit intitulé ‘Duel mortel sur la scène d’un théâtre’.

Duel mortel sur la scène d’un théâtre. Au troisième acte de ‘Carmen’, don José et Escamillo se battent au couteau, couverture du Supplément illustré du Petit Journal, 24e année, n° 1168, dimanche 6 avril 1913.

Lynchage sur une scène de théâtre – 1911

Le 7 mai 1911, Le Petit Journal publie en couverture de son supplément illustré une scène d’une violence extrême. Cette fois, le théâtre n’est ni le lieu d’une représentation qui tourne mal, ni celui d’un accident : sa scène est utilisée comme lieu d’exécution.

Le journal situe les faits à Livermore, dans le Kentucky. Un homme noir, accusé du meurtre d’un homme blanc, aurait été saisi par une foule puis conduit jusqu’à l’Opéra de la ville. Là, il est attaché à un poteau dressé sur la scène. Des hommes installés dans la salle ouvrent alors le feu et le tuent.

L’illustration du Petit Journal donne à l’événement une mise en scène particulièrement saisissante. La victime se trouve seule sur le plateau, attachée devant une salle transformée en peloton d’exécution. Des hommes tirent depuis les fauteuils tandis que d’autres assistent à la scène. Le lieu normalement réservé au spectacle devient ainsi le décor d’une violence bien réelle.

Le vocabulaire employé par le journal témoigne également de son époque. Son titre et son article utilisent pour désigner la victime un terme aujourd’hui considéré comme raciste et que l’on ne peut reprendre qu’en le replaçant dans son contexte historique. Le texte présente par ailleurs le lynchage comme un phénomène alors fréquent aux États-Unis.

Cette couverture reste un document particulièrement sombre de l’histoire des salles de spectacle : ici, la frontière entre la scène et le monde extérieur ne disparaît pas par accident. C’est la scène elle-même qui est détournée de sa fonction pour devenir le théâtre, au sens le plus terrible du terme, d’une exécution collective.

Source :Le Petit Journal, supplément illustré, dimanche 7 mai 1911, article ‘Scène de lynchage aux États-Unis’.

Scène de lynchage aux États-Unis. Un nègre fusillé sur une scène de théâtre [titre original], couverture du Supplément illustré du Petit Journal, 22e année, n° 1068, dimanche 7 mai 1911.